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En ronds

Par | 2018-05-28T01:19:57+00:00 27 avril 2013|Catégories : Blog|

 

 

l’homme qui dans son cœur porte de nom­breux minuits
marche plus calme vers la nuit
Edwin Rolfe
par­fois il me semble vivre un temps emprun­té
mes amis morts épars dans des cime­tières
effa­cés du tableau aucun n’a atteint la tren­taine
ces hommes avec qui je par­ta­geais le pain
dor­mais dans les mêmes bun­kers mar­chais dans la même
herbe dans la même nuit mon­tais sur les chars et tom­bais
le visage dans la terre écra­sé par les balles et les obus
(ô terre douce et pai­sible qui connais nos prières)
leurs esprits viennent à pré­sent dans les der­nières voix :
y a-t-il encore du jus ? me demande celui qui mour­ra lors de l’attaque
prends soin de mon frère dit l’autre qui sera tué par un char
le troi­sième tente de se rap­pe­ler qui il est et d’où il vient
lorsque son cer­veau s’éteint dou­ce­ment (il a été tou­ché à la tête)
qu’est-ce qu’il y a là-bas ? demande le qua­trième qui serre son verre de vin
les yeux fixés dans les mon­tagnes où l’attend une embus­cade
et le cin­quième se tait tan­dis que ses yeux racontent :
la mort.

par­fois il me semble avoir rom­pu la chaîne
je me réveille la nuit man­quant d’air par
la fenêtre ouverte bruissent qua­torze étages
(des caisses en bois remonte l’odeur de la chair brû­lée)
le Christ Rédempteur est tou­jours une plaie fraîche dans les nuages noirs
des lucioles élec­triques se pré­ci­pitent et mau­dissent et glo­ri­fient
le temps où les cochons se nour­ris­saient de gens
là-bas il y a une mai­son qui était bleue il y a cent ans
à pré­sent elle n’a pas de toit et ses fenêtres sont des orbites ouvertes
à l’intérieur c’est une ruine mais curieu­se­ment la nuit elle s’anime
les bal­cons oubliés se rem­plissent de fleurs et de lumière
des femmes noires et rondes aux tur­bans s’accoudent sur
la balus­trade rouillée et de petits échos de leur conver­sa­tion
susurrent que trois cent mille hommes sont morts sur ces champs-là
où mes bottes sont res­tées sans semelles
où mes yeux ont som­bré dans la boue de l’univers et
mon cœur telle une corde arra­chée de l’ancre
a volé en l’air sif­flant en ronds aveugles :
sans but, sans but.

 

 

***

            Que vois-tu Robi de ton obs­cu­ri­té ? Est-ce la rue d’une ville euro­péenne rem­plie de pas­sants, de vélos, de bou­tiques où on fait cuire des pommes de terre, du pou­let chi­nois et des ham­bur­gers, ou au contraire tu vois des arbres qui se trans­forment en flam­beaux, en pous­sière blanche des murs écla­tés, en cra­tères d’obus dans le gou­dron.
Qu’entends-tu Robi de ton obs­cu­ri­té ? La mer qui gra­vit les côtes dorées de la Gambie ou les héli­co­ptères qui se lèvent, le sif­fle­ment de ser­pent des roquettes, des essaims de balles qui s’enfoncent par­tout autour de toi et des balles per­fo­rantes qui se frayent un che­min à tra­vers les mai­sons. Ou est-ce la vraie obs­cu­ri­té où il n’y a vrai­ment rien, comme une chambre dans la nuit aux fenêtres recou­vertes pour que ni la trace ni le sou­ve­nir de la lumière ne puissent y péné­trer ?

 

 

Extrait du recueil Južni križ  (« La croix du Sud »).
Traduction de Brankica Radić

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