> Eric DUBOIS : Mais qui lira le dernier poème ?

Eric DUBOIS : Mais qui lira le dernier poème ?

Par |2018-12-15T12:33:57+00:00 8 février 2016|Catégories : Critiques|

On trouve dans le recueil Mais qui lira le der­nier poème ? sui­vi de C'est encore l'hiver et Radiographie d’Éric Dubois paru aux Editions Publie​.net (col­lec­tion Publie Papier) en 2012, la volon­té de " cir­cons­crire sa pen­sée à son quar­tier".

Le lec­teur par­tage la fami­lia­ri­té du cadre de vie du poète. Dans cette proxi­mi­té, il y a autant l'humilité de se mon­trer tel qu'on est que d'inscrire l’écriture dans une tem­po­ra­li­té du quo­ti­dien qui s'égrène jour après jour. Le poète énonce son b.a. –ba qui ne s’encombre pas d’effets de style :

 

On ne veut ni méta­phore
ni com­pa­rai­son

Mais quelques mots simples.
Qui parle de lyrisme ?
Un été pro­vi­soire
Et des bribes  

 

La radio­gra­phie des années d'enfance en ban­lieue res­semble aux teintes sur­an­nées des vieilles cartes de géo­gra­phie. Les mots sont des fron­tières des­si­nées dans leurs  moindres détails pour ne pas se perdre. Une main patiente trace les méandres des fleuves comme on apprend à écrire en ajus­tant ses lettres au for­mat de la feuille de papier. «  Pleine page à vivre  » qu’il faut appri­voi­ser pour trou­ver dans la « Grammaire de la vie » ses repères avec « Des mots frères des phrases fami­lières ».

On retrouve ce fil d'Ariane de l’écriture entre un défunt et ceux qui lui sur­vivent, le pas­sé et le pré­sent, l'enfant qui récite son poème au tableau, l'adolescent qui découvre la ful­gu­rance des mots et l'adulte qui vit le para­doxe d'être poète sans pou­voir en vivre. Tandis qu’on taille le bois pour for­mer ses pre­mières cur­sives, gri­sé par « un flux à maî­tri­ser dans le cor­set de la langue », la jeu­nesse s’enivre de sen­sa­tions fortes :

 

Les mots ont un goût de sang et de menthe
dans la ponc­tua­tion du temps

 

Plus tard, chaque mot chauf­fé à blanc est mar­te­lé plu­sieurs fois sur le cla­vier et à force d’épuiser toutes les alter­na­tives pos­sibles, arra­ché au néant par sa forme défi­ni­tive :

 

Écrire est une mise à jour
une signa­ture de l’oubli

Une dénon­cia­tion du temps

Le poème est un aveu  

L’écrivain regarde la ville de son enfance, le quai du RER,  sa rue, son quar­tier, la Marne pour y tra­cer les phrases de sa poé­sie qu'il emprunte chaque jour pour se dépla­cer :

 

La rue est pavée des jours
mul­tiples

 

La fuite du temps s'inscrit phy­si­que­ment dans le pay­sage et s'imprime maté­riel­le­ment sur l'étendue du papier. Étrange dis­po­si­tion des textes qui se blot­tissent dans le coin gauche de la feuille et laisse le champ libre à notre ima­gi­na­tion pour pour­suivre le poème jusqu’en bas. Pas de point qui conclue le texte. Les mots oscil­lent entre la néces­si­té de recom­men­cer à chaque fois à écrire, à lire, à tour­ner les pages et cette sédi­men­ta­tion inévi­table du lan­gage qui fige les choses.

Un des recueils s’intitule Radiographie. Soit une image prise à un ins­tant T pour aller fouiller à l’intérieur et mettre des mots sur un mal-être. Pour trou­ver une réponse qui nous éclaire sur l’avenir, le texte se tourne vers le pas­sé en dérou­lant le fil de la généa­lo­gie fami­liale. Toutes les anec­dotes, les détails insi­gni­fiants, les paroles prises au cœur du quo­ti­dien s’emmagasinent et forment les contours d’un ter­ri­toire de l’intime. Une répé­ti­tion des mois et des années qui consti­tue la somme de l’être. Un arti­sa­nat qui s’emploie à faire de la matière de la langue un objet qu’on trans­met aux autres à tra­vers ses écrits. Il y a dans cette voix une dif­fi­cul­té à conci­lier le poids du pas­sé et la néces­si­té de s’en libé­rer pour être plus récep­tif au pré­sent en se déta­chant des autres pour créer en toute soli­tude. Alors l’écriture retourne à ses débuts, sage et appli­quée. Pas d’effets ni de grands bou­le­ver­se­ments dans cette langue. Juste la liste des images qui reviennent à la mémoire pour se fabri­quer une his­toire à léguer :

 

Aussi un temps
construire du pas­sé

Pour recom­po­ser
un pré­sent pré­sen­table

 

Cette mélan­co­lie du temps qui passe exige de se mettre à nu et de ne rien cacher des troubles et des angoisses qui par­fois nous assaillent :

Je suis un homme
qui ne pro­tège aucune pen­sée

 

C'est tout à l’honneur de l’auteur ne pas cher­cher à nous atten­drir et de faire du lec­teur un com­pa­gnon de route plu­tôt qu'un simple visi­teur qu'on dor­lote et qu'on ménage.
L'hiver invite à l'introspection et ce recueil de poèmes est à mettre entre les mains de ceux qui n'auront pas peur de fouiller en eux, pour trou­ver les mots qui donnent jour après jour, du sens à la vie :

 

Il faut une cer­taine len­teur
pour voir les choses appa­raître

 

Pourtant cette poé­sie n’est pas réduc­tible à sa mélan­co­lie. Il y aus­si dans les mul­tiples acti­vi­tés de cet écri­vain, un appé­tit insa­tiable de l’instant qui se façonne dans la ful­gu­rance de ses apho­rismes et dans son obs­ti­na­tion à vivre le pré­sent, avec son acti­vi­té de blo­gueur ou sa géné­ro­si­té à par­ta­ger – sur le site col­la­bo­ra­tif Le Capital des mots dont il est res­pon­sable – une poé­sie de tous les jours. Si la vie est par­fois pavée d’embûches, Éric Dubois choi­sit déli­bé­ré­ment d’être dehors et de par­ta­ger, avec ses lec­teurs de pas­sage, une poé­sie décom­plexée qui s’affirme autant par sa propre écri­ture que par la parole qu’il donne aux autres, une écri­ture qui oblige à sor­tir de soi, à mettre un mot devant l’autre, à rendre le che­min plus acces­sible à tous ceux qui empruntent sa voix.

 

 

 

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