> Éternel recommencement ou histoire croisée ? Les paradoxes du postmodernisme américain

Éternel recommencement ou histoire croisée ? Les paradoxes du postmodernisme américain

Par | 2018-05-27T05:35:14+00:00 30 juin 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 À l’aube du 20e siècle, ils sont tous au ren­dez-vous en Europe : Apollinaire, Dada, les Expressionistes alle­mands, les futu­ristes ita­liens, l’écriture auto­ma­tique. Un cou­rant qui prend ses assises en contre­pied de la sur­abon­dance de l’avant-guerre et de la crise d’identité euro­péenne et qui conti­nue dans un conti­nent mis à feu et à sang par la pre­mière guerre mon­diale. Dans les années 1950, après la folie meur­trière de la seconde guerre mon­diale, on assiste aux États-Unis à un rejet sem­blable des règles et des conven­tions. C’est le mou­ve­ment artis­tique et lit­té­raire de New York des années 1950 et 1960 connu sous le nom d’École de New York (The New York School). L’avant-garde gau­chiste qui va à rebrousse-poil du bien-pen­ser et du bien-vivre amé­ri­cain sym­bo­li­sé par la série télé­vi­sée Leave It To Beaver, ren­contre la phi­lo­so­phie cri­tique euro­péenne de l’entre-deux guerres. L’influence euro­péenne refleu­rit dans le Nouveau Monde cin­quante ans après avoir révo­lu­tion­né l’Europe.

 

En fait, l’Amérique n’est pas en retard sur la vieille Europe. Cette per­cep­tion s’efface vite devant la fas­ci­nante his­toire d’une influence croi­sée qui révèle le rôle impor­tant joué par une ins­ti­tu­tion de tout pre­mier plan. New York se dis­tingue très tôt par son besoin de res­pi­rer la liber­té intel­lec­tuelle. En 1919, est créée la Nouvelle École de Recherches Sociales (New School for Social Research) en réponse au licen­cie­ment de plu­sieurs pro­fes­seurs de Columbia University pour refus de signer le ser­ment patrio­tique lors de l’entrée en guerre des États-Unis voi­ci exac­te­ment un siècle. Comme le montrent les tra­vaux his­to­riques de Charles A. Beard et de sa femme Mary ain­si que les sémi­naires ensei­gnés par l’économiste bri­tan­nique Harold Laski, l’engagement civique et la volon­té de réforme des fon­da­teurs font de cette nou­velle uni­ver­si­té la pre­mière à por­ter un regard mar­xiste, inter­na­tio­na­liste, et paci­fiste, sur la socié­té et la culture amé­ri­caines.

 

Cet enga­ge­ment se double dès l’arrivée au pou­voir de Hitler en 1933 par la créa­tion de l‘Université En Exil au sein même de la Nouvelle École de Recherches Sociales. Elle accueille les intel­lec­tuels émi­grés des dic­ta­tures euro­péennes, en majo­ri­té alle­mands et ita­liens, notam­ment l’écrivain Thomas Mann qui lui donne son mot­to, “À l’esprit vivant.” Parmi les intel­lec­tuels alle­mands, il faut citer le psy­cho­logue Max Wertheimer, le phi­lo­sophe Hans Jonas, et l’anthropologue Leo Strauss, ain­si que les réfu­giés de l’Institut de Recherche Sociale (mieux connu sous le nom d’École de Francfort) fon­dé en 1923, tels la poli­to­logue Hannah Arendt, le psy­cha­na­lyste Erich Fromm, et le phi­lo­sophe Herbert Marcuse.

 

Enfin, en 1940, est créée l’École Libre des Hautes Études, recueillie elle aus­si par la Nouvelle École de Recherches Sociales. Elle intro­duit l’influence fran­çaise à tra­vers les phi­lo­sophes Jacques Maritain et Jean Wahl, l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, et le lin­guiste Roman Jakobson. New York ras­semble donc l’avant-garde euro­péenne en matière de recherche sociale et lui per­met de conti­nuer un tra­vail mena­cé par la guerre. C’est ensuite grâce aux États Unis que l’Europe redé­cou­vri­ra son héri­tage après 1945, après un double trans­plant. Les trois ins­ti­tu­tions d’inspiration euro­péenne et leur matrice amé­ri­caine sont mar­quées par les rup­tures de deux guerres mon­diales et les failles cultu­relles que ces der­nières engendrent. Elles sont éga­le­ment mar­quées par la Grande Dépression du début des années 1930. Impossible ici de ne pas recon­naître la dette intel­lec­tuelle dûe à Walter Benjamin qui, lui, ne sur­vit pas à l’invasion alle­mande.

 

Le bilan his­to­rique de la pre­mière moi­tié du 20e siècle pro­voque une inter­ro­ga­tion sur le devoir d’engagement des intel­lec­tuels, sur la notion de pro­grès et les méca­nismes du pou­voir. Les des­truc­tions mul­tiples de cette époque, para­doxa­le­ment, rendent pos­sible la recons­truc­tion. Une fois débus­qué le masque de la logique et de la rai­son, l’irrationnel reprend ses droits. Seul compte le pré­sent qui doit être recons­truit hors des anciennes normes. C’est donc dans une décons­truc­tion en pro­fon­deur que se trouve la source du post-moder­nisme. Déconstruction des valeurs et des modes de pen­sée, mais sur­tout décons­truc­tion des dis­ci­plines intel­lec­tuelles, artis­tiques, et cultu­relles, redé­fi­nies dans la pers­pec­tive de leur rela­tion les unes aux autres et à la socié­té. Car, comme tout fait cultu­rel est désor­mais un dis­cours, ce der­nier se reforme avec un nou­veau lan­gage et une nou­velle poli­tique. Au bout de la des­truc­tion, on retrouve l’humain et l’humanisme à la place d’honneur de ce nou­veau sys­tème. Car, même s’ils se défendent d’adopter un sys­tème, les post-moder­nistes de la Nouvelle École de Recherches Sociales en construisent un.

 

Dans un ter­reau si fécond, l’interdisciplinarité est de règle ; les sciences sociales sont vues sous l’angle de leurs contri­bu­tions cultu­relles et les créa­tions cultu­relles sous l’angle de leurs contri­bu­tions sociales. Le prin­cipe de l’enseignement de la Nouvelle École de Recherches Sociales est un pro­gramme libre d’études gra­duées bâti autour de sémi­naires. C’est dans cette struc­ture que se trouve le creu­set qui renou­velle tous les para­digmes tou­chant aux sciences humaines. Les intel­lec­tuels liés à la Nouvelle École de Recherches pra­tiquent tous plus d’une dis­ci­pline. John Cage est peintre et com­po­si­teur, Theodor W. Adorno, phi­lo­sophe, socio­logue et com­po­si­teur ; les inté­rêts du phi­lo­sophe Jacques Maritain s’étendent à l’esthétique, la phi­lo­so­phie de la science, la théo­rie poli­tique, la méta­phy­sique, la litur­gie, l’ecclésiologie, et les théo­ries de l’enseignement. L’important, comme le dit le peintre Robert Motherwell, est de culti­ver un sens du pré­sent et d’affirmer la liber­té de tra­vailler hors des tra­di­tions.

 

La Nouvelle École de Recherches Sociales est donc une pépi­nière de théo­ries et d’applications en sciences sociales et poli­tiques mariées à une culture acti­viste oeu­vrant pour le chan­ge­ment social. La char­nière entre toutes ces acti­vi­tés est four­nie par les pho­to­graphes rat­ta­chés à l’École et dont les acti­vi­tés couvrent presque trente ans, de 1936 à 1963. S’élevant contre les sys­tèmes de pen­sée mais res­pec­tant les valeurs huma­nistes, ces pho­to­graphes uti­lisent les tech­niques du jour­na­lisme docu­men­taire. Leur méthode : l’iconoclasme métho­do­lo­gique. Leur mot d’ordre : dépas­ser. Presque tous for­més à la pein­ture, ils choi­sissent déli­bé­ré­ment la pho­to­gra­phie et le film noir pour repré­sen­ter le moment pré­sent, pris sur le vif. Ils sont éga­le­ment mar­qués par le pro­ject de la U.S. Farm Security Administration qui envoie de nom­breux pho­to­graphes docu­men­ter les effets de la Grande Dépression au coeur de l’Amérique rurale. Après 1945, leur ins­pi­ra­tion vient de Walker Evans, édi­teur de la revue “Fortune” et d’Henri Cartier-Bresson. En 1959 paraît Observations, un texte de Truman Capote autour de pho­tos d’Alexey Brodovitch, men­tor des jeunes pho­to­graphes, qui les pousse vers les démarches de la pein­ture d’action et sou­ligne leur approche inter­dis­ci­pli­naire.

 

C’est après 1945 que les fon­de­ments théo­riques, les for­ma­tions tech­niques, et les appli­ca­tions sociales de la Nouvelle École de Recherches Sociales deviennent essen­tiels aux jeunes peintres, poètes, dan­seurs, pho­to­graphes, et dra­ma­tur­gistes, et par­ti­cu­liè­re­ment à ceux qui s’apprêtent à for­mer l’École de New York. Situés au coeur de Greenwich Village, les bâti­ments de l’université sont dans leur archi­tec­ture même une forte affir­ma­tion de l’engagement social de la culture et des arts. Tout d’abord, théâtre, ciné­ma, et danse, soit les per­for­ming arts. Entre 1940 et 1949, l’université héberge le “Dramatic Workshop” fon­dé par Elia Kazan. De nom­breux régis­seurs et acteurs y sont for­més : Eliz Kazan, Stella Adler, Beatrice Arthur, Harry Belafonte, Marlon Brando, Tony Curtis, Shelley Winters. Marlon Brando se sou­vient y avoir ren­con­tré une influence cultu­relle juive euro­péenne d’une inten­si­té inéga­lée. La danse occupe une place impor­tante de 1950 à 1970, avec une pointe en 1962-1964. Ce mou­ve­ment allie per­for­mance, cho­réo­gra­phies radi­cales, musique d’avant-garde (notam­ment de Robert Dunn, un élève de John Cage), et col­la­bo­ra­tion avec les artistes visuels. C’est au groupe du Judson Dance Theater, proche lui aus­si de l’université, que l’on doit ain­si la nais­sance de la cho­réo­gra­phie post-moderne.

 

Au début des années 1950, la lit­té­ra­ture se fait remar­quer. Le dra­ma­tur­giste Tennessee Williams fait son appren­tis­sage à la Nouvelle École de Recherches Sociales. Jack Kerouac de la Beat Generation y passe un semestre. La musique n’est pas oubliée. En 1950, John Cage, Morton Feldman, Earle Brown, et Christian Wolff y enseignent ; dans les années 1960, ils déve­loppent leurs théo­ries en paral­lèle avec le groupe inter­na­tio­nal et inter­dis­ci­pli­naire “Fluxus.” L’université com­mence à col­lec­tion­ner les oeuvres d’art en 1960, et aujourd’hui pos­sède plus de 1800 oeuvres de l’après-guerre, dont celles de Andy Warhol, Kara Walker, Richard Serra, Sol LeWitt, et Thomas Hart Benton ; plu­sieurs fresques de Jose Clemente Orozco décorent l’université. Ce dyna­misme artis­tique conduit à la créa­tion du Vera List Center for Art and Politics qui inau­gure en 1986 une série de col­loques annuels et devient en 1992 la pre­mière ins­ti­tu­tion à offrir un pro­gramme d’études fémi­nistes. Aujourd’hui, le Vera List Center ras­semble dix mille étu­diants dans toutes les dis­ci­plines des sciences sociales, des huma­ni­tés, et de l’art, y com­pris l’architecture et la danse.

 

L’École de New York est un groupe infor­mel de poètes, dan­seurs, peintres et musi­ciens venus pour la plu­part de Harvard, sou­dé au coeur de la ville de New York dans les années 1950 et 1960 en une nébu­leuse qui frôle les autres groupes expé­ri­men­taux de l’époque. Ainsi les peintres Jasper Johns et Robert Rauschenberg sont-ils liés au mou­ve­ment des peintres expres­sio­nistes abs­traits, au mou­ve­ment Néo-Dada, et au Pop-Art. Les artistes de l’École de New York doivent beau­coup à la Nouvelle École de Recherches Sociales. La col­la­bo­ra­tion entre les dif­fé­rents arts tant prô­née par la Nouvelle École de Recherches Sociales est impor­tante pour eux. Grâce à Frank O’Hara, cura­teur au Museum of Modern Art (MOMA), poètes et peintres col­la­borent. Larry Rivers, Kenneth Koch, John Ashbery, et James Schuyler, col­la­borent éga­le­ment à dif­fé­rentes oeuvres. Une ami­tié pro­fonde lie Koch, O’Hara, Schuyler, et Ashbery.

 

En termes d’inspiration, les artistes de l’École de New York sont éga­le­ment sous l’influence de la Nouvelle École de Recherches Sociales. Qu’il s’agisse d’improvisations théâ­trales, de musique expé­ri­men­tale, de pein­ture d’action, ou d’écriture spon­ta­née, les créa­tions de l’École de New York sont carac­té­ri­sées par le mou­ve­ment et la liber­té. Les cri­tiques men­tionnent leur côté bla­gueur qu’ils empruntent aux artistes dada, leur spon­ta­néi­té révé­la­trice de l’inconscient qu’ils empruntent aux Surréalistes, ain­si que leur carac­tère ludique qu’ils empruntent au jazz. En poé­sie, ils favo­risent les images, mon­trant leur héri­tage expres­sio­niste aug­men­té de Guillaume Apollinaire, Pierre Reverdy, Henri Michaux et Raymond Roussel. En pein­ture, ils tirent leur ins­pi­ra­tion des peintres expres­sio­nistes abs­traits tels Jackson Pollock, Willem de Kooning, Franz Kline, et Mark Rothko. Ce mou­ve­ment essen­tiel­le­ment cos­mo­po­lite marque pro­fon­dé­ment son époque et résonne de part et d’autre de l’Atlantique. L’attachement de l’École de New York au Surréalisme et ses affi­ni­tés tant avec les valeurs de la Génération Beat qu’avec celles des exis­ten­tia­listes euro­péens montrent qu’ils forment un pont entre le pas­sé et le futur, l’ancien conti­nent et le nou­veau. Ils se nour­rissent des riches échanges cultu­rels entre l’Europe et les Etats-Unis culti­vés par la Nouvelle École de Recherches Sociales.

 

Que reste-t-il aujourd’hui de L’École de New York ? Le devant de la scène publi­ci­taire fut très vite acca­pa­ré par Alan Ginsberg, avant-gar­diste des années 1950. Moins flam­boyante, l’École de New York culti­vait la créa­ti­vi­té. Aujourd’hui, ses peintres sont expo­sés de temps en temps à New York, notam­ment par les gale­ries Anita Shapolsky, Tibor de Nagy, ou Stable. Ses poètes sont à redé­cou­vrir ; pour le public fran­çais, le dos­sier ci-des­sous est une décou­verte totale. Tout comme cer­taines oeuvres de Walter Benjamin ont atten­du leur tra­duc­tion anglaise pen­dant plus de soixante-dix ans, les poètes pré­sen­tés dans ce dos­sier ont atten­du plus de cin­quante ans pour une pre­mière tra­duc­tion fran­çaise. Les femmes, telles Barbara Guest, Alice Notley, ou Anne Waldman, res­tent entiè­re­ment à décou­vrir. Il est temps de redon­ner son iden­ti­té à ce groupe artis­tique et, avec elle, sa juste place dans l’Histoire.

 

 

 

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Martine Morillon-Carreau

Martine Morillon-Carreau est née à Nantes en 1948. Après des études de droit elle part vivre aux Antilles pen­dant 8 ans. Revenue à Nantes en 1978, elle y a ensei­gné en tant qu’agrégée de lettres jusqu’en 2008. Elle est pré­si­dente de Poésie sur tout et rédac­trice de la revue 7 à dire et col­la­bo­ra­trice des édi­tions Sac à mots.

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