Les lunettes de lecture
 

 

J’étais arrivée en avance pour notre ren­dez-vous et j’attendais mon amie autrichi­enne au café. Elle habitait au Japon depuis plusieurs années mais nous par­lions tou­jours anglais entre nous.

Nous avions ren­dez-vous presque chaque semaine dans le même étab­lisse­ment. Lors de nos ren­dez-vous, j’arrivais tou­jours avec un peu d’avance et j’écrivais un poème dans mon calepin. C’é­tait une habi­tude automa­tique. Quand mon amie arrivait, j’enlevais mes lunettes de lec­ture et posais mon sty­lo sur la table. Ma tasse de thé était placée juste devant moi.

A cha­cune de nos ren­con­tres, mon amie me posait la même ques­tion. “Com­ment peux-tu écrire des poèmes?” Chaque fois qu’elle me posait cette ques­tion, je me demandais, “Pourquoi ne serais-tu pas capa­ble d’écrire des poèmes?” Ce jour-là, nous décidâmes d’étudier ma paire de lunettes sur la table et d’écrire les sen­ti­ments qu’elle nous inspirait.

Mon amie avait beau­coup plus d’idées que moi sur mes lunettes et me dit, “Une copine m’a dit l’autre jour, ‘tes lunettes ne te vont pas.’ Mais j’aime ces mon­tures-ci. Je voudrais essay­er tes lunettes. Je me demande si elles m’iront.” Je lui dis, “Mets cela sur le papi­er.” Je lui don­nai une feuille de papi­er et un sty­lo que j’avais sur moi. L’air per­plexe, mon amie dit, “Je ne peux pas l’écrire. »

Et toi, qu’as-tu ressen­ti à l’égard de tes lunettes?” me deman­da mon amie. J’écrivis un texte inti­t­ulé Les lunettes de lec­ture que je lus à haute voix.

 

Les lunettes de lecture

   Mon grand-père
   rede­man­da à ma grand-mère,
   “Cherche mes lunettes.”
   Ma grand-mère dit,
   “Tu n’entends déjà pas bien
   mais tu oublies tout.”
   Mon grand-père dit,
   “Ta grand-mère me gronde toujours.”
   Il s’essuya les yeux.
   Grand-père, est-ce que tu pleures?
   Non, c’est le poivre rouge qui me pique les yeux.

 

J’avais écrit quelque chose que je n’avais encore jamais ressen­ti. Je ne com­pre­nais pas com­ment une paire de lunettes de lec­ture avait inspiré ces lignes.

Quel espace sépare-t-il le monde des faits de celui de l’ ‘imag­i­na­tion? Et que dire de celui qui sépare l’ imag­i­na­tion du sty­lo? Je trou­vais que les idées de mon amie étaient un poème en soi. Je lui dis, “Ce que tu viens de partager avec moi est un poème.” Mon amie sec­oua la tête et reprit, “Je n’ai rien dit de plus que de sim­ples faits. Ce deviendrait un poème si c’était ver­si­fié et lu à haute voix.” Je ne voulus pas la contredire.

Une nappe blanche recou­vrait notre table, avec des servi­ettes du même tis­su. Un palmi­er nain en pot crois­sait tout près. Ses feuilles frémis­saient sous la brise créée par le ven­ti­la­teur de pla­fond. Un tableau représen­tant un homme habil­lé de blanc était accroché au mur. Il por­tait un grand panier posé sur son tur­ban et il était nu-pieds. De temps à autre me par­ve­nait la voix d’un homme qui pre­nait les com­man­des de thé. Il me sem­blait que chaque con­som­ma­teur se por­tait témoin et écoutait notre conversation.

Si un poème n’existe que dans le coeur, n’est-il pas un poème? Etait-ce par gêne ou par fierté que mon amie n’avait pas pris mon sty­lo? Je regar­dai les serveurs pli­er et dis­pos­er les servi­ettes sur les tables. Soudain, je sen­tis qu’un poème exis­tait dans leurs mou­ve­ments. Le rire dis­cret des con­som­ma­teurs m’était une musique.

En reliant les objets et les sons quo­ti­di­ens, les gens créent quelque chose de mer­veilleux qu’ils n’ont encore jamais ressen­ti. Chaque instant de la vie existe dans une har­monie, comme un tableau. Nos oreilles sai­sis­sent la musique des sons fugi­tifs de la vie quo­ti­di­enne. Je regar­dai la feuille de papi­er blanche devant mon amie. Figée, silen­cieuse, la scène devant moi ten­tait d’entrer dans ma mémoire telle une illu­sion d’optique. L’espace entre faits et imag­i­na­tion et imag­i­na­tion et sty­lo s’effaçait. Même s’il n’est pas écrit, un poème existe.

“Com­ment peux-tu écrire des poèmes?” Si l’on me posait la ques­tion main­tenant, je pour­rais dire, “Le fait d’être ici, n’est-ce pas un poème en soi?” Avec une feuille de papi­er et un sty­lo à côté de nous, dans un silence total, j’écouterai les sons dis­crets de la vie. Mon amie enl­e­va ses lunettes et essaya les miennes. Elles lui allaient vrai­ment bien. Je les mis dans mon sac. Lorsque nous sor­times du café, je sen­tis que notre ami­tié s’était appro­fondie. Depuis, mon amie a cessé de me deman­der, “Com­ment peux-tu écrire des poèmes?”

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Reading Glasses

by Shizue Ogawa

 

Trans­lat­ed by
Soraya Umewaka

 

I arrived ear­li­er than our ren­dezvous time and wait­ed for my Aus­tri­an friend at a café. She lived in Japan for many years but we spoke to each oth­er in English. 

Almost every week we would meet at the same place. When­ev­er we would meet, I would always arrive a lit­tle ear­ly, and I would write a poem in my pock­et note­book. That wasn’t a con­scious habit. When my friend arrived, I would remove my read­ing glass­es, and rest my pen on the table. My teacup was posi­tioned right in front of me. 

Every time my friend and I would meet, she would ask me the same ques­tion, “How is it that you can write poems?” Every time she asked me that ques­tion, I asked myself, “Why wouldn’t you be able to write poems?” That day, we decid­ed to look at and write what we felt about my glass­es on the table.

My friend had many more thoughts than me on my glass­es and told me, “A friend said to me the oth­er day, ‘Your glass­es do not suit you.’ But I like these frames. I want to try your glass­es. I won­der if they will suit me.” My Aus­tri­an friend said, “That is some­thing that actu­al­ly hap­pened.” I told her, “Write it on this piece of paper.” I gave her paper and a pen that I had on me. My friend said, “I can’t write that down,” and looked perplexed.

“What did you feel about the glass­es?” My friend asked me. I wrote a text that I titled, “Read­ing Glass­es.” I then read it out aloud. 

Read­ing Glasses

My grand­fa­ther
asked again my grandmother,
“Look for my glasses.”
My grand­moth­er said,
“Your hear­ing is bad
but your mem­o­ry is terrible.”
My grand­fa­ther said,
“I’m always scold­ed by your grandmother.”
He wiped his eyes.
Grand­pa, are you crying?
No, red pep­per is sting­ing my eyes.

I wrote some­thing that I had nev­er expe­ri­enced before. I didn’t under­stand how a pair of read­ing glass­es inspired these lines.

What space exists between the world of ‘facts’ and the world of ‘imag­i­na­tion’? How about the space between ‘imag­i­na­tion’ and ‘a pen’? I felt that my friend’s thoughts were a poem in itself. I told her, “What you just shared with me is a poem.” My friend shook her head and con­tin­ued speak­ing, “What I just said are sim­ple facts. It only becomes a poem when it’s writ­ten with beau­ti­ful rhythms and if it’s read.” I wouldn’t argue with her.

A white table­cloth cov­ered our table with nap­kins made out of the same mate­r­i­al. Helm palm grew in a flow­er­pot. The leaves col­lect­ed wind gen­er­at­ed from the ceil­ing fan and slight­ly stirred. A paint­ing of a man wear­ing white cloth hung on a wall. He car­ried a large bas­ket over his tur­ban and was bare­foot­ed. I could hear inter­mit­tent­ly the voice of a man tak­ing tea orders. I felt that every­one in the café act­ed as a wit­ness and lis­tened to the con­ver­sa­tion between my friend and me.

If a poem only exists with­in the heart, is it not a poem? Did my friend not take my pen because she felt self-con­scious or maybe it was her pride? I watched the wait­ers fold­ing and arrang­ing the nap­kins on tables. Sud­den­ly, I felt that a poem exist­ed with­in the move­ments of the wait­ers. The gen­tle laugh­ter of the cus­tomers was music to my ears. 

When ‘peo­ple’ link togeth­er dai­ly objects and sounds, they will cre­ate some­thing amaz­ing that they had nev­er expe­ri­enced before. Every moment in life exists in har­mo­ny like a paint­ing. Our ears catch the music of fleet­ing sounds of dai­ly life. I stared at the blank piece of paper in front of my friend. The scene in front of me stood still, and silent­ly attempt­ed to enter my mem­o­ry, an opti­cal illu­sion. I start­ed to feel that the gap between ‘facts and imag­i­na­tion’ and ‘imag­i­na­tion and a pen’ ceased to exist. Even if it is not writ­ten, a poem still exists. 

“How is it that you can write poems?” If I were asked now, I would be able to say, “Us being here, isn’t that a poem in itself?” With a paper and pen beside us, in com­plete silence, I will be able to lis­ten to the sub­tle sounds of life.

My friend removed her glass­es and tried my glass­es. They real­ly suit­ed her. I put away my glass­es in my bag. When we left the café, I felt that our friend­ship had deep­ened. Since then my friend stopped ask­ing me, “How is it that you can write poems?”
 

 

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め が ね

 

小 川 静 枝

 

私は待ち合わせの時間より、早く着いた。喫茶店でオーストリアの友人を待った。友人は長く日本に住んでいた。私たちの共通の言語は、英語であった。

 

私たちは、ほぼ1週間に1度、同じところで会った。その人と会う時は、私はいつも早めに着き、手帳に詩を書いていたようだ。私はそれを、意識してはいなかった。友がやって来た時、私はめがねをはずし、ペンを置いた。ティーカップが目の前にあった。

 

友人は私に会うたびに、同じ疑問を投げかけた。それは「なぜ詩が書けるか」ということであった。私はそれを聞くたびに、「なぜ書けないか」という疑問を抱いた。その日、「テーブルの上に置かれためがねを見て何を感じるかを、お互いに書いてみよう」ということになった。

 

友人は私より多くのことを思い、語ってくれた。「私は友だちに、『あなたのめがねは、似合わない』と言われた。でも私はこのフレームが好きだ。あなたのめがねをかけてみたい。それは私に似合うかしら」という内容であった。オーストリアの友人は、「実際にあったことを私に告げた」と言った。私は「それをこの紙に書いて」と頼み、手元にあった1枚の紙とペンを渡した。友人は「書けない」と言って、困惑した表情をした。「あなたは何を感じたの?」と、友人が尋ねた。私は、次のことを紙に書いていた。題は「めがね」であった。私は、これを声に出して読んだ。

 

め が ね

 

おじいちゃんは 

また おばあちゃんに

「めがねをさがして」と頼んだ

おばあちゃんが

「あなたは 耳が悪いばかりではなく 

物忘れもひどい」と言った

おじいちゃんが

「おばあちゃんに しかられてばかりだ」と言って

目をふいた

おじいちゃん 泣いているの?

いいや とうがらしが目にしみた

 

私は、1度も経験したことがないことを書いた。なぜめがねから、これらの行が生まれたのかは理解できなかった。

 

「事実と想像の間」には、一体何があるのだろう。「想像とペンの間」には何が?友人の考えたことは、それ自体が詩であると思われた。私は、「あなたが語ってくださったことは、詩ですね」と言った。友人は、頭を横にふった。「私が言ったことは事実に過ぎない。美しい音で書かれなければ、そして読まれなければ詩にはならない」と、ことばを続けた。私はあえて反論はしなかった。

 

私たちのテーブルには、白いクロスがかけられ、クロスと共布で作られたナプキンが置かれていた。植木鉢にはシュロが植えられていた。天井のサーキュレーターから流れてくる風を受けて、葉がかすかに揺れていた。壁にかけられていた絵には、白い布を体に巻いた男性が描かれていた。ターバンの上に大きなバスケットをのせていた。裸足であった。紅茶の注文を取る男性の声が、時折り聞こえた。友人と交わした会話を、この店のすべてが証人として、聞いているように感じられた。

 

詩は、心にあるだけでは詩ではないのだろうか?友人は、恥じらいのために、あるいは誇りのために、ペンを取ろうとしなかったのであろうか? 私は、ナプキンをたたみながら、テーブルに並べてゆく店員を見ていた。突然、私はその店員の動きの中に、詩が存在すると感じた。店の客のかすかな笑い声が、音楽として耳に響いた。

 

「人」が日常の品々や音を互いに結びつけ、これまで味わったことのない驚きを生み出す。生活の一瞬一瞬は、絵画のような調和の中にあるのだ。私たちの耳は常に移ろう生活の音を、音楽としてとらえているのだ。

私は友人の前に置かれた、何も書かれていない紙を見つめた。目の前の情景が静止し、静かに私の記憶に入り込むような錯覚を覚えた。「事実と想像」、そして「想像とペン」の間には、いかなる溝も存在しないと感じ始めていた。書かれなくても、詩は存在する。

 

「なぜ詩が書けるの?」 今ならその問いに、「私たちがここにいることが、詩ではないかしら」と答えることができるであろう。そして紙とペンを脇に置いて、完成された静けさの中で、かすかに聞こえる生活の音に耳を澄ますであろう。友人は自分のめがねをはずして、私のめがねをかけてみた。それはとてもよく似合っていた。私はめがねをかばんにしまった。私たちがその店を出る時、友情がさらに深まったことを感じた。友人はそれ以来、「なぜ詩が書けるの?」と私に尋ねなくなった。

 

 

 

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Martine Morillon-Carreau

Mar­tine Moril­lon-Car­reau est née à Nantes en 1948. Après des études de droit elle part vivre aux Antilles pen­dant 8 ans. Rev­enue à Nantes en 1978, elle y a enseigné en tant qu’a­grégée de let­tres jusqu’en 2008. Elle est prési­dente de Poésie sur tout et rédac­trice de la revue 7 à dire et col­lab­o­ra­trice des édi­tions Sac à mots.