> Il y a quarante ans, Patrick Modiano. . ., poème d’Anna Frajlich traduit et présenté par Alice-Catherine Carls

Il y a quarante ans, Patrick Modiano. . ., poème d’Anna Frajlich traduit et présenté par Alice-Catherine Carls

Par | 2018-05-28T03:10:36+00:00 6 décembre 2014|Catégories : Essais|

 

Il y a soixante-dix ans, les armées nazies com­men­çaient leur der­nière retraite avant la capi­tu­la­tion finale. Sous le double assaut des armées sovié­tiques et alliées, ils se reti­raient de la Pologne, pays mar­tyr, et de la Normandie, région dévas­tée par les com­bats.

Il y a qua­rante ans, sor­tait le film de Louis Malle, Lacombe, Lucien, dont le scé­na­rio avait été écrit par le jeune roman­cier Patrick Modiano. Ce film fut l’un des pre­miers à trai­ter du pro­blème de la col­la­bo­ra­tion de cer­tains Français sous l’Occupation nazie.

Cet automne, Patrick Modiano rece­vait le Prix Nobel de Littérature. Traduit dans plus de trente langues, lau­réat de nom­breux prix fran­çais tant qu’européens, ses ori­gines séphar­dique et fla­mande, son édu­ca­tion fran­çaise, en firent un citoyen de l’Europe. Une Europe mar­quée par la Shoah qui lui four­nit plu­sieurs sujets de roman. Une Europe plu­rielle. Une Europe non pas en noir et blanc, mais en dégra­dé de gris pour mon­trer la dérive iden­ti­taire de Lucien, de Dora, de Jean, et de tous ses per­son­nages spo­liés de leur vie par la souf­france.

Le par­cours d’Anna Frajlich fait écho à celui de Patrick Modiano par ses inter­ro­ga­tions iden­ti­taires et son devoir de mémoire. Poète polo­naise née au Kirghizstan en 1942, elle quit­ta la Pologne en 1969 à la suite de la cam­pagne "anti-sio­niste" (anti­sé­mite), et elle vit aujourd’hui à New York. Il y a qua­rante ans, Anna Frajlich, après avoir vu le film de Louis Malle, ren­con­trait un jeune qui lui rap­pe­la l’attitude de Lucien Lacombe vis-à-vis de la souf­france : rien que la curio­si­té. Il en résul­ta le poème ci-des­sous qui tisse sous nos pas les échos innom­brables de ce qui fut et de ce que nous sommes. Ce poème pro­vient du volume Aby wia­tr nama­lo­wać [Peindre le vent ; 1976] et est repro­duit avec la gra­cieuse per­mis­sion de l’auteur.

 

 

Rencontre avec Lacombe, Lucien

 

C’était un bon gars
il fut condam­né à mort par pen­dai­son
pour une curio­si­té ordi­naire
pour voir com­ment le chant d’un oiseau
finit en râle
ou
com­ment le lièvre tres­saute drô­le­ment
une balle à blanc dans son ventre
il faut man­ger
Lacombe Lucien savait tuer
une poule du plat de la main
il vou­lait rejoindre la Résistance
mais la police alle­mande l’enrôla avant.
Le fas­cisme ce n’est que les bottes à tige
et les crânes rasés des femmes menées à la mort
lui por­tait des habits civils
il aimait une belle Juive
et lui offrait des fleurs

aujourd’hui je pour­rais ren­con­trer
Lucien
aller prendre un verre avec lui
et dan­ser
tu sais ? – dirait-il
ma mère a sur­vé­cu deux fois
à la mort cli­nique
je lui ai lais­sé aucun répit – je vou­lais savoir
ce qu’on pense à un moment pareil. . .
Eh bien buvons
il faut man­ger
alors les faibles tuent les forts
il faut être plus fort. . .
buvons.

N’ayez pas peur du petit Lucien
peut-être qu’il sera curieux
de voir com­ment votre chant
fini­ra en râle.

20 novembre 1974
 

 

Traduction : Alice-Catherine Carls

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Martine Morillon-Carreau

Martine Morillon-Carreau est née à Nantes en 1948. Après des études de droit elle part vivre aux Antilles pen­dant 8 ans. Revenue à Nantes en 1978, elle y a ensei­gné en tant qu’agrégée de lettres jusqu’en 2008. Elle est pré­si­dente de Poésie sur tout et rédac­trice de la revue 7 à dire et col­la­bo­ra­trice des édi­tions Sac à mots.

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