> Eugène Atget, poète matérialiste, de Baudouin de Bodinat

Eugène Atget, poète matérialiste, de Baudouin de Bodinat

Par | 2018-05-26T17:14:15+00:00 10 mai 2014|Catégories : Blog|

Les édi­tions Fario publient un nou­vel opus du mys­té­rieux et fort entraî­nant Baudouin de Bodinat qui, outre les textes qu’il publie régu­liè­re­ment dans l’importante revue du même nom, est l’« auteur » de La vie sur Terre, deux tomes parus à la fin du siècle pas­sé à L’Encyclopédie des nui­sances, livre éthique – de mon étrange point de vue – « pen­sant » les aspects auto­ri­taires de notre moder­ni­té. Bien sûr, l’auteur ne manque pas d’humour, à moins qu’ils ne soient « des » auteurs (ce qui n’enlèverait rien à son ou leur humour), mas­qué (s) qu’il est ou qu’ils sont dans une vieille tra­di­tion du car­na­val (lequel est acte très sérieux, bien plus qu’on ne le croit com­mu­né­ment) reprise par ailleurs, avec le même talent, par les ano­ny­mous. Mais peu importe de savoir qui est Baudouin de Bodinat, et donc qui est l’auteur de ce livre – dont Bernard Henri-Lévi, selon son usage et son habi­tude désor­mais célèbres, repren­dra sans doute des extraits pour un bloc note ici ou bien un para­graphe là. C’est bien ain­si : cha­cun, dans ce genre de sphères, joue le rôle que le Simulacre lui attri­bue. Quant à nous, à l’instar de Baudoin de Bodinat, Fario et d’autres, nom­breux en réa­li­té, nous le com­bat­tons. La chose est simple.

Les tra­vaux de Baudouin de Bodinat s’inscrivent dans le fil situa­tion­niste, lequel, dans sa diver­si­té, a – contrai­re­ment aux appa­rences, évi­dem­ment – déjà rem­por­té la guerre/​lutte, non des classes mais des situa­tions. Car le situa­tion­nisme a déjà vain­cu le capi­ta­lisme, là où toutes les autres formes d’opposition à ce der­nier ont échoué, ou échouent encore actuel­le­ment : le situa­tion­nisme a fait au capi­ta­lisme ce que ce der­nier a réa­li­sé face au réel, ce que l’on peut appe­ler un « retour­ne­ment ». Le capi­ta­lisme ayant retourné/​déréalisé le réel, le situa­tion­nisme, par­ti de cet état de fait, est par­ve­nu à retourner/​déréaliser le retour­ne­ment opé­ré par le capi­ta­lisme, recréant ain­si la réa­li­té que le capi­ta­lisme pen­sait avoir vain­cue. On se repor­te­ra ici, à ce pro­pos. C’est ain­si que le capi­ta­lisme a per­du la bataille/​guerre des situa­tions, et c’est en ce lieu pré­cis qu’apparaît la pen­sée de Baudoin de Bodinat. Ce que les his­to­riens du 3e Millénaire recon­naî­tront sans peine, et cer­tai­ne­ment non sans joie.

Il n’est donc guère éton­nant que Baudoin de Bodinat rejoigne la situa­tion mise en actes par Recours au Poème et en vienne à évo­quer main­te­nant ce grand poète/​photographe qu’est, bien que fort mécon­nu, Eugène Atget : « On dit que les vingt der­nières années de sa vie, Atget ne se nour­rit que de crêpes pré­pa­rées sur un réchaud à alcool ; il souf­frait de l’estomac et n’aimait pas le pro­grès ». Le livre com­mence ain­si, et se pour­suit en don­nant à lire une bio­gra­phie vive et sti­mu­lante de la vie du poète, laquelle ne sau­rait être déta­chée de l’œuvre ni des pho­to­gra­phies d’époque qui accom­pagnent ces pages. On com­pren­dra vite, à la lec­ture du livre, que Baudoin de Bodinat sera, une fois la pré­ten­due moder­ni­té écrou­lée, ce qui ne sau­rait tar­der, recon­nu comme l’un de ces pen­seurs ayant annon­cé le grand bou­le­ver­se­ment. Les hommes de demain élè­ve­ront sans doute des sta­tues, des temples peut-être, à ces figures que sont Ellul, Bernanos, Debord, Daumal et Baudouin de Bodinat. Qui ne sai­sit pas cela immé­dia­te­ment ne voit pas la trame à l’œuvre dans ce monde. Il est vrai que cela sera jus­tice tant sa poé­sie et sa pho­to­gra­phie disent ce qu’est ce non monde en phase ter­mi­nale. Et cette pho­to­gra­phie est sans doute et jus­te­ment sa poé­sie, tant sa pho­to­gra­phie est lieu même du silence. Ce qui défi­nit l’essence de la poé­sie. Ne pas lire ou ne pas avoir lu Baudouin de Bodinat est une faute.

Nous concluons ain­si sur les  mots de Baudouin de Bodinat : « Peut-on avoir le goût pur, quand on a l’âme cor­rom­pue ? ». 

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