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Europe 1019 : Max Jacob

Par | 2018-02-20T08:32:52+00:00 7 mai 2014|Catégories : Blog|

EUROPE :

sur Max Jacob.

 

    Il y a une "légende" Max Jacob qui s'enracine dans la réa­li­té : Montmartre, l'amitié avec Picasso, sa conver­sion au catho­li­cisme, son bap­tême à 40 ans avec Picasso comme témoin, sa retraite à Saint-Benoît-sur-Loire  dans les années 20 du siècle der­nier et son retour dans ce lieu à côté de l'abbaye béné­dic­tine à par­tir de 36, sa dépor­ta­tion à Drancy et sa mort dans ce camp… Mais cette légende cache son impor­tance lit­té­raire ; pire, elle per­met de ne pas le lire. Le n° de mars 2014 d'Europe qui lui est consa­cré  auto­rise à y voir plus clair.

    Et, plus par­ti­cu­liè­re­ment, n'est-il pas en dehors de la lit­té­ra­ture comme com­merce comme on la conçoit de nos jours ?  Sans doute que l'hétérogénéité de ses œuvres est-elle une gêne pour sai­sir la sin­gu­la­ri­té de l'ensemble ? De même, son refus de la gloire lit­té­raire immé­diate… Antonio Rodriguez, le maître d'œuvre de ce dos­sier, remarque d'entrée que "plu­sieurs périodes carac­té­risent la lec­ture cri­tique de Max Jacob" de 1923 à nos jours. Il en remarque cinq : les pre­mières explo­ra­tions cri­tiques (1923-1939), les hom­mages des amis (1944-1970), la cri­tique uni­ver­si­taire struc­tu­ra­liste et com­pa­ra­tiste (1971-1989), l'exploitation  des archives his­to­riques (1990-2005), l'unité des pro­pos et ses exten­sions infi­nies (dès 2006) : dans son intro­duc­tion au dos­sier, il met en évi­dence les carac­té­ris­tiques de ces approches. Et il invite à (re)lire Max Jacob au-delà de ces der­nières.

    Outre les contri­bu­tions de Max Jacob qui montrent sa fan­tai­sie et son côté ico­no­claste ou poli­ti­que­ment incor­rect, on remarque :

– l'étude de Serge Linarès qui se donne pour objec­tif de mesu­rer l'importance de la rela­tion Pablo Picasso/​Max Jacob, pen­dant quatre décen­nies, "à l'aune des ima­gi­naires des deux amis". Si Picasso dans sa pein­ture accor­da à Max Jacob un sta­tut d'exception, il ne man­qua pas par la suite de rela­ti­vi­ser les choses, l'écart se creu­sant entre l'athée et le croyant…

– le men­tir-vrai dans l'imaginaire jaco­bien ou l'allusion mytho­lo­gique,

– la signi­fi­ca­tion de sa conver­sion à la reli­gion catho­lique…

    Il ne faut pas oublier les rela­tions ora­geuses entre Reverdy et Jacob, les super­che­ries fin de siècle, l'écrivain au pan­théon per­son­nel des plus instables, le conteur ou Le Laboratoire cen­tral pour ses entorses à la ver­si­fi­ca­tion clas­sique : il y a là de quoi faire de Max Jacob un moderne, si on sait bien le lire. L'ensemble, peur-être à cause de son aspect poin­tilliste, dresse le por­trait d'un Max Jacob à l'opposé des diverses hagio­gra­phies, modernes ou contem­po­raines, qui ont cours. Et c'est très bien !

    Le dos­sier Max Jacob, comme de cou­tume dans les livrai­sons d'Europe, est accom­pa­gné d'un dos­sier consa­cré à un écri­vain contem­po­rain : il s'agit ici de François Cheng, dix contri­bu­tions en mettent en lumière l'originalité, en plus d'un entre­tien avec Nicolas Gille et d'un ensemble de poèmes. On trou­ve­ra éga­le­ment dans ce numé­ro les chro­niques habi­tuelles et un ensemble consé­quent de notes de lec­ture (50 pages…). Mais, sur­tout, un ensemble Voix d'Istanbul réuni par Michel Ménaché qui m'a pas­sion­né. Et dès les pre­miers mots : un exergue du grand Nazim Hikmet, "J'ai pu vivre sans les hommes /​ Jamais sans leurs chants". Nazim, dont le vinyle édi­té par Le Chant du Monde qui donne à entendre 13 poèmes dits par l'auteur est tou­jours dans ma dis­co­thèque, Nazim dont les livres se sont, au fil des années, accu­mu­lés dans ma biblio­thèque… Ménaché raconte dans son intro­duc­tion les condi­tions dans les­quelles cet ensemble a vu le jour et ouvre ce der­nier par un entre­tien avec Özdemir Ince. Belles occa­sions de reve­nir sur l'histoire de la Turquie depuis Atatürk, sur les dif­fé­rentes dic­ta­tures qui se sont suc­cé­dées depuis le coup d'état mili­taire de 1980 et sur l'idéologie consu­mé­riste qui étouffe aujourd'hui la démo­cra­tie. Özdemir Ince, le "mar­xiste indé­ra­ci­nable" qui se dit "mys­ti­co-maté­ria­liste" ou "maté­ria­lo-mys­tique" dont la suite de poèmes Jamaa El Fna – Vitesse de la lumière m'a bou­le­ver­sé : "J'ai lais­sé mes ongles en otages à la liber­té, /​ en par­tant pour le désert…" Des nou­velles, des poèmes et des entre­tiens de 14 auteurs, dont Nedim Gürsel bien connu des lec­teurs fran­çais dès lors qu'ils sont curieux de vraie lit­té­ra­ture ! Il est bien sûr impos­sible de résu­mer en quelques mots la diver­si­té de ces voix… Tout au plus peut-on citer quelques bribes du texte de pré­sen­ta­tion de Ménaché : "écri­ture non com­mu­nau­ta­riste [ten­dant] à l'universalité, liber­té [cou­rant] dans les poèmes, lyrisme ardent et aride, [conju­gai­son] de l'insurrection et du lyrisme amou­reux…"  Tout est dit : un monde se donne à lire et le ver­tige sai­sit le lec­teur.

    On le voit, les rai­sons de lire cette livrai­son d'Europe sont mul­tiples…

 

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