> “Eurydice désormais”, de Muriel Stuckel

“Eurydice désormais”, de Muriel Stuckel

Par | 2018-02-20T18:09:42+00:00 16 novembre 2012|Catégories : Critiques|

 

DE L’OMBRE A L’ECLAT, UNE SONATE DE L’ENTRE-DEUX

 

   Véritable com­po­si­tion musi­cale, le recueil poé­tique de Muriel Stuckel déroule une sonate de l’entre-deux en trois mou­ve­ments : à l’ombre se fai­sant « Sonate de l’abîme » suc­cèdent le seuil où s’éprouve « Le risque de la poé­sie » puis l’éclat où se pro­fère le vif désir de « Ne plus être une ombre ». Ces trois termes, ombre, seuil, éclat, ne sont certes pas sans évo­quer le mythe d’Orphée avec lequel Muriel Stuckel se pro­pose de dia­lo­guer, mais son recueil a ceci d’original qu’il renou­velle le mythe sur le mode de l’inversion : l’auteur attri­bue la voix du poème non pas à Orphée mais à Eurydice, pour l’arracher à son des­tin tra­gique d’éternelle muette de notre lit­té­ra­ture.

           Rappelons les com­po­santes majeures de ce mythe fon­da­teur du lyrisme : Eurydice est l’épouse d’Orphée. En fuyant les avances d’un pré­ten­dant, elle se fait mordre par un ser­pent et meurt, pré­ci­pi­tée dans les Enfers. Orphée décide aus­si­tôt de la suivre pour la rame­ner du royaume des morts par le pou­voir de son chant. Toutefois, il ne réus­sit pas à res­pec­ter l’interdiction des dieux : à peine le seuil fran­chi, suc­com­bant à la ten­ta­tion du regard amou­reux, il se retourne, ce qui signe l’arrêt de mort irré­vo­cable d’Eurydice.

          Toujours sous le signe du dia­logue, Eurydice désor­mais met en scène une parole de femme qui, refu­sant l’ombre et la mort, s’adresse à son alter ego mas­cu­lin, à son double amou­reux, pour que son chant ne soit plus vain face à l’indicible dou­lou­reux car :

 

 « Les mots ont per­du
Le goût de l’imminence »

(p.16).

 

        Faire adve­nir le mot vrai consti­tue l’essentiel de l’art poé­tique auquel Eurydice aspire tout au long de son chant, sous la forme de l’interpellation :

 

 « Mais ta lyre Orphée
En épou­se­ra la vibra­tion »

(p. 24)

 

ou de la réflexion inté­rieure :

 

« Voguer tour­noyer
Avec chair de nacre
Spirale for­mer

Tenter de s’échapper
Ne pas som­brer »

(p. 22).

 

Ou bien serait-ce par­fois une tierce voix, en plus de celle d’Eurydice et de celle d’Orphée res­ti­tuée par Eurydice, celle d’un pro­logue antique, qui s’exprime ?

 

«  C’est tout sim­ple­ment
Ce tant de si peu

Ce si peu de temps
Qui nous est échu

Orphée

Tout comme fra­gile
La pulpe des fleurs

Sous le pas d’Eurydice »

(p. 34).

 

       Dès le pre­mier chant, « Sonate de l’abîme », le des­tin s’annonce en créant la sur­prise de l’inversion, avec le motif de la sor­tie des ténèbres :

 

 « Au tré­fonds du gouffre
Tes pleurs pré­ci­pi­tés

Eclats de dou­leur

Sur les cordes rauques
De ta lyre d’effroi

Tes pleurs m’arracheront
A l’ombre

Orphée »

(p. 15)

 

Ce motif se trouve repris et modu­lé à la fin de ce pre­mier mou­ve­ment, la « Sonate de l’ultime » se pré­sen­tant comme une varia­tion sur le thème majeur. Mais pour accom­plir cette pro­phé­tie ini­tiale, Orphée doit se déprendre de la vani­té :

 

« Ne pas s’épuiser
Orphée
Dans l’attente des mots

Pourvoyeurs secrets
Du sens à débri­der »

(p. 32).

 

Eurydice reste digne dans son tré­pas, par un com­bat inté­rieur qui la pro­pulse, « Voile sou­ve­raine » avec « Brides abat­tues » et « Déchirures tues » :

 

« Ni se frois­ser
Ni se replier

Mais accu­ser
La fêlure du gouffre »

(p. 22).

 

         Il ne s’agit plus désor­mais pour Orphée de « che­vau­cher les étoiles », mais de fran­chir le Styx et de se rendre au royaume des ombres pour y recher­cher son aimée car :

 « Tu cher­chais les étoiles
Disais-tu

Mais la mort c’est elle qui dan­sait »

(p. 39).

 

Cette mort, « Gigue de lueurs de cris de pleurs », bou­le­verse Orphée : « Ma mort c’est elle qui t’a fou­droyé ». Elle l’amène à réin­ter­ro­ger la fina­li­té de son art poé­tique : réus­si­ra-t-il à com­po­ser autre chose que de beaux vers ? C’est en poète, en amante, qu’Eurydice le ques­tionne sur son art et plus pré­ci­sé­ment sur le sens de sa quête poé­tique.

 

Sa mort dou­lou­reuse, tra­duite par :

 

 « Ses bribes gla­cées 
M’écorchent vive
Me lacèrent les yeux

A plier pau­pières
Dans l’infernal séjour »

  (p. 43),

 

point focal du par­cours poé­tique d’Orphée, redé­fi­nit sa poé­sie qui veut accé­der à plus de sens, en adé­qua­tion avec la recherche d’une tona­li­té juste :

 

« Voir le silence
Paupières abat­tues

Jusqu’au chant
Qui tra­ver­se­ra l’obscurité

Convoiter la majes­té du seuil

Jusqu’à l‘éclat vital
Voir le silence

Et de ta lyre
Orphée

Saisir au mieux
La déchi­rante jus­tesse »

(p. 45).

 

 

      Loin de s’adonner à la faci­li­té poé­tique pour sau­ver Eurydice, il s’agit sur­tout de pri­vi­lé­gier le silence :

 « A l’instant du fré­mis­se­ment
Nos voix se sus­pendent

Pas de vibra­tion ver­bale

Seules les limites du silence
Lentement se savourent »

(p. 54).

 

Ainsi que la len­teur et l’intensité des retrou­vailles envi­sa­gées :

 

« Nulle hâte à battre des pau­pières
A rire lèvres déplis­sées

Nulle hâte à sculp­ter le désir
De nos mains de feux »

(p. 57).

 

Eurydice guide Orphée en pen­sée et en poé­sie, pour qu’il puisse la rame­ner des ténèbres infer­nales :

 « Pour me tirer toute
De l’amère noir­ceur

Du Styx »

(p. 60).

 

       Dans le second mou­ve­ment de la sonate, le seuil doit se fran­chir : c’est le moment de l’entre-deux où Eurydice avive le « risque de la poé­sie » pour ten­ter de pas­ser de l’ombre à l’éclat. Elle enjoint Orphée à plus de dou­ceur :

 

 « Sous les vents vaga­bonds
Notre che­min de silence

Parmi les mots
S’éclaire avec dou­ceur »

(p.64)

 

Puis au moment de la ten­ta­tion fati­dique, elle l’incite à la rete­nue afin de la pré­fé­rer elle plu­tôt que son sen­ti­ment amou­reux :

 

 « Refuse-toi la volup­té du regard 
Préserve notre silence écar­te­lé 

Sous la voile blanche
Venue toute me dra­per

Orphée

N’oublie pas de me pré­fé­rer »

(p. 84)

 

Ce fai­sant, la voix d’Orphée se trouve célé­brée par celle d’Eurydice :

 

 « Fragile je m’avance
Sur le fil du désir

Ta voix rêvée
Ta voix d’Orphée »

(p.74)

 

        On sup­pose que ce fil d’Ariane tis­sé par les injonc­tions d’Eurydice per­met à Orphée de res­pec­ter l’interdiction des dieux infer­naux. Ne se retour­nant pas, il lui redonne vie. Eurydice peut dès lors accé­der dans le troi­sième mou­ve­ment de cette sonate, « Ne plus être une ombre », à la plé­ni­tude sen­so­rielle :

 

« A l’heure venue

Reprendre souffle
Avec nos lèvres de feu

Sous le rythme
De nos corps exal­tés

Savourer le goût  
Du poème brû­lant »

(p.127)

 

et à la jouis­sance poé­tique par­ta­gée :

 

« Charmeur d’étincelles
Notre babil retrou­vé

Harmonie du vent
De la lumière de la pluie

Sous la pous­sière du soleil
Nos corps se confondent

Babil ébloui
Notre chant rejailli

Orphée »

(p.116)

 

  

       Ainsi, par ce par­cours ini­tia­tique qui nous fait pas­ser de l’indicible dou­lou­reux au chant poé­tique recon­quis, par cette sonate de l’entre-deux, Orphée s’accomplit comme Orphée, et Eurydice comme Eurydice :

 

« Je ne veux plus ne plus être

Ne plus être une ombre
Mais l’éclat de ma voix

L’éclat d’Eurydice »

(p. 130),

 

 tous deux sous le signe du renou­vel­le­ment et de la lumière.

       

C’est donc par une dia­lec­tique pic­tu­rale et musi­cale entre ombre et lumière, seuil et éclat, silence et sonate, que le chant d’Eurydice fait adve­nir son propre accom­plis­se­ment. Ce qui frappe dans la poé­sie de Muriel Stuckel, c’est la recherche d’un lyrisme sobre, dense, jus­te­ment accor­dé. Ses poèmes sont mar­qués par une esthé­tique de l’épure et par la han­tise d’esquisser la mélo­die du silence comme force ori­gi­nelle de l’acte poé­tique.

       Les édi­tions Voix d’Encre ne sont pas sans y contri­buer, fai­sant dia­lo­guer pein­ture et poé­sie : les illus­tra­tions de Pierre-Marie Brisson sont des pein­tures sur toile pri­vi­lé­giant les tons gris-ocres sans doute pour mieux res­ti­tuer les tex­tures de l’ombre et celles du mythe antique. Quant à la pré­face d’Hédi Kaddour, fin lec­teur de poé­sie, elle nous invite à écou­ter « ces mots qui parlent à l’oreille et tiennent à la page, cette voix qui emprunte à Rilke le sou­ci d’un  chant dans le vrai : elle prend  le risque de la poé­sie  et en construit l’éblouissement insa­tiable ».

 

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