> F.J. Ossang, Venezia central

F.J. Ossang, Venezia central

Par |2018-10-16T01:34:29+00:00 21 juin 2015|Catégories : Critiques|

 

La déso­la­tion de l'esprit, le vrai tour­ment de la condi­tion, est de voir intel­li­gence et Amour se divi­ser et s'opposer dans l'homme. De ce tour­ment, il est bon et néces­saire que des témoins soient par­mi nous, et qu'ils le chantent. Pierre Emmanuel

 

Dans son ABC de la lit­té­ra­ture, Ezra Pound dis­tin­guait le mau­vais cri­tique en ce qu'il parle d'abord du poète avant de par­ler de la poé­sie !

Pour « dire » Ossang mieux que tout autre, il y a en ce livre la post­face sub­li­mi­nale de Claude Pélieu Ossang saute dans sa voi­ture rouge au coin de la rue de la femme qui pleure… Et tout, ou presque est dit.

Je tache­rais d'évoquer, moi, le verbe d'Ossang. Sa voix poé­tique, car c'est une voix qui vient frap­per vos audi­tifs canaux lorsque vos yeux par­cours les lignes de cette poé­sie. Des lignes qui sont comme des routes, des che­mins, des cou­loirs aériens. Asphalte des mots, terre des mots, air de haute sphère des mots. Une voix un peu haut per­ché, un peu éraillée, chro­mée, tou­jours un peu iro­nique qui vous cingle, vous sul­fate, véloce, mor­dante comme un soleil en fusion, piquante comme un grand froid sibé­rien, comme un vent d'acier argen­tin. La voix  qui sillonne les fron­tières escar­pées « dans le froid spé­cial des matins de voyage ».

Impitoyablement moderne et sans pitié aucune pour les illu­sions moder­nistes le verbe d'Ossang vire­volte sur les hori­zons gla­cés d'un monde en acier oxy­dé. Impénétrable voyage cyclique. Il sait aus­si chan­ter les visions cré­pus­cu­laires des beau­tés alté­rées et pour­tant immuables. Venezia Central comme point cen­tral d'un effon­dre­ment, d'un affo­lant désastre pour­tant assu­mé, déjà consu­mé par le chant. Auroral et autom­nal, le chant poé­tique d'Ossang sait se haler aux pales rais de mul­tiples soleils blancs croi­sés aux fils des ans et des kilo­mètres (de langues et lan­gages aus­si) ava­lés. Il est d'une lignée rim­bal­dienne ce psal­miste là, lignée qui, par essence fait rup­ture et bri­sure mais qui, contrai­re­ment à la contre-ini­tia­tion malar­méenne, ne débouche aucu­ne­ment sur un « néant ».

Comme la musique, dans l'essoufflement nihi­lis­tique de l'acoustique, s'électrifia pour n'être plus, tout entière, que vibra­tion fée­rique et démo­nique à la fois, de même la poé­sie d'Ossang est élec­trique de toutes ses fibres. La parole est meka­né, rafales tech­niques (au sens grec d'artistique), pul­sa­tions angé­liques et rebelles, en cré­neaux cri­tiques dans les vu-mètres !

 

Point de hasard si la mytho­lo­gie rock'n rol­lienne s'exprime
dans les termes de Kali Yuga. Sexe et des­truc­tion.
Et nous autres, bar­bares adeptes du Trident de Merde et de Soleil,
citoyens d'exil de Venise et de son incen­die
nous n'avons peur que de « l'autre ciel » (la nuée de souffre éma­nant
de la contre-ini­tia­tion).p. 26

 

A la suite de Venezia Central, can­to nucléaire à la cité des Doges comme cœur défait de l'Europe, sous l'ombre tuté­laire d'Ezra Pound mar­tyr, les sta­tions des voyages spa­tio-tem­po­rel du poète élec­trique s'enchaînent. Elles s'enchâssent les unes dans les autres. Condensé de prose poé­tique hale­tante sur les limes escha­to­lo­giques, dans les espaces crus des no man's land, le verbe d'Ossang har­mo­nise les excès éner­giques de la vitesse et de la rage. 

Pluie de neige et Unité 101, comme des synop­sis, nous parlent depuis les hautes posi­tions du ver­tige téléo­lo­gique. Le verbe claque en secousses tel­lu­riques. La phrase est longue comme les denses nuages de ciel à vitesse grand V reflé­tés dans des verres fumés, mais jamais à bout de souffle. Elle est suc­ces­sion, super­po­si­tion décou­pée au scal­pel d'images de mer­cure, noir et blanc plein d'un contraste qui fait mieux per­ce­voir les cou­leurs. Et puis il y a comme une pro­fonde et plus lente ins­pi­ra­tion et c'est Cet aban­don quand minuit sonne.

La poé­sie d'Ossang, poète de l'ici et de l'après-demain, pay­sages de fin de voyage, pay­sages de fin de la fin pai­sible et rava­geant, comme l'éther pre­mier.

 

Je vou­lais le monde, bien que l'oeil froid du Soleil d'hiver
déverse en moi la pesan­teur d'une inquié­tude satur­nienne. p.35

 

Paysage et silence. La poé­sie, sa poé­sie est cette zone trouble, zona inqui­na­ta, zone double de silence et de réponse… De réponses par­fois sourdes par­fois inquié­tantes de silence. Parfois, encore, aus­si explo­sives qu'une apo­ca­lyp­tique rédemp­tion :

 

Dieu parle dans une nuit étrange où l'agitation ne se dénomme pas.
Et l'on est bien en peine, au moment de relire ces phrases néantes
et com­pli­quées, d'affirmer d'où elles viennent et conduisent.
Dieu n'explique rien. Il fonde un espoir comme on nour­rit son attente.

(Landscape et silence. p.63)

 

 

 

 

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