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Faire place de Jean-Pierre Lemaire

Par |2018-08-18T08:21:40+00:00 22 octobre 2013|Catégories : Blog|

 

On connaît Jean-Pierre Lemaire pour l’intelligence qu’il donne aux poèmes qu’il fait décou­vrir lors de ses cours ou confé­rences. L’objet invi­sible qu'est un poème devient visible, la lettre morte se fait vivante entre ses mains, si bien que bien des per­sonnes après l’avoir écou­té, se découvrent une fami­lia­ri­té avec la poé­sie qu’ils igno­raient l’instant d’avant.

Mais ces lignes ne visent pas à rendre hom­mage au pro­fes­seur ou au confé­ren­cier, seule­ment à rendre compte du der­nier ouvrage du poète, dont je sup­pose que les meilleurs cri­tiques s’empressent de sou­li­gner la qua­li­té et l’importance. Deux réflexions m'ont tra­ver­sé à la lec­ture de ses poèmes : l'une pour situer son tra­vail, l'autre pour déga­ger ce qu’il s’efforce de nous faire entendre.

La poé­sie de Jean-Pierre Lemaire s’enracine dans une tra­di­tion de quié­tude et d’équilibre, en quête d’une forme de sagesse apai­sée, atten­tive aux ins­tants d’interstice qui sont les portes natu­relles de la poé­sie d’aujourd’hui. On trouve à ses côtés, ou il se trouve à ses côtés, des poètes comme Jaccottet, Delaveau, cha­cun avec sa tes­si­ture, ses élans ou ses retraits propres. Leur forme à tous les trois est sobre, leur langue de très belle fac­ture, pré­cise, bien tour­née sans être pré­cieuse. Disons-le tout net, nous sommes face à des poètes qui pour­suivent la meilleure veine clas­sique de la poé­sie fran­çaise. Bien sûr, des thèmes leur sont propres et les dis­tinguent, mais ils ont en com­mun cette atten­tion à la vie cachée, secrète des choses et des êtres. Dans Faire place, on trouve ain­si cette série sur un pro­fes­seur quit­tant ses cours don­nés à Henri IV, ou la série por­tant sur la venue d’un nou­veau-né vu par des grands parents. Rien de gran­diose donc, mais un goût, une atti­rance pour cette force qu’on trouve dans la vie au plus près. Ce que j’appelle clas­sique et qui me fait ran­ger comme tel le tra­vail de Jean-Pierre Lemaire dans cette caté­go­rie, passe par une accep­ta­tion assu­mée de la vie, la volon­té de la regar­der en face et de s’y tenir ; de mûrir à son obser­va­tion et de lui répondre en mot bien pesés ; de lui répondre, ou de lui don­ner la parole, afin de rendre audible et sen­sible ces moments que tend à effa­cer notre empres­se­ment à sau­ter d’une acti­vi­té à l’autre. Classique, n’est donc pas sans une forme de résis­tance aux ten­dances de son temps, au contraire. Être clas­sique c’est s’inscrire dans une file longue de poètes et d’artistes dont le point de départ est sim­ple­ment d’accepter la vie pour ce qu’elle est.

Quand on regarde en arrière, il faut remon­ter à loin en France pour trou­ver trace de cette tra­di­tion, sans doute redes­cendre auprès de la Renaissance, des bal­lades d’Adolescence Clémentine, des son­nets de Ronsard. Leur plainte ou leur humour ne leur fait pas quit­ter le sol, ni remettre en ques­tion le pacte qu’ils avaient noué avec la vie. L'esthétisme exces­sif du XVIIe siècle, puis le roman­tisme avec ses coups de bou­toir, les révo­lu­tions quelles qu’elles soient, et les guerres ont mis par terre cet édi­fice. Il a fal­lu attendre Du Bouchet, Guillevic, Reverdy ou Caillois et quelques autres pour éloi­gner la fureur qui s’était empa­rée de la poé­sie ; pour qu’elle retrouve par eux une force de l’attention envers les choses. Il a fal­lu attendre leur tra­vail en pro­fon­deur pour que la langue soit autre­ment malaxée, qu’elle se réin­vente, pour être plus sourde, plus miné­rale, plus lente aus­si et qu’elle par­vienne à s’arrimer à la vie sans éclat des jours ; qu’elle retrouve, comme une puis­sante odeur de l’enfance, la place même que la vie occupe au quo­ti­dien dans les cœurs et les esprits. 

Pour conclure cette obser­va­tion, la phrase qui me vient est « j’entends Pascal Boulanger » et avec lui, les voix de Dauphin, Baumier, Garnier-Duguy, qui montent à l’assaut du jour comme un océan qui en a fini avec l’été, qui aspire au vent, aux rochers, aux vives eaux inlas­sables qui cherchent sans fin ce qui refuse de se don­ner. Ce temps de l’équilibre, au moment même où il trouve sa pleine force, sem­ble­rait donc déjà se conclure.

 

Maintenant, abor­dons le deuxième point : que veut nous dire Jean-Pierre Lemaire ? N’y allons pas par quatre che­mins : Jean-Pierre est un poète de la foi et lire ses poèmes, c’est décou­vrir son action, son tra­vail dans sa pré­sence au monde. Elle le rend sen­sible aux signes faibles qui l’entourent, le fait par­ler, mur­mu­rer face à ce qu’il reçoit. Trois exemples pour illus­trer l’importance de la foi chez Jean-Pierre Lemaire.

On découvre sa foi dans sa relec­ture de pas­sages de la Bible ; relec­ture per­son­nelle, sobre, qui se pré­sente comme un témoi­gnage pris sur le vif. Par exemple ce vers dans le poème Cana, « Nous connais­sions bien les mariés, nos voi­sins ». Ou dans le poème Proclamation du Royaume, qui fait par­ler Marie, la mère de Jésus : « je décou­vrais mon fils à trente ans pas­sés », puis cette confi­dence qui fait suite à ce sou­ve­nir : « J’entendais ses mots pour la pre­mière fois /​ comme dans son enfance, en y recon­nais­sant /​ les fruits d’une atten­tion qu’il avait déjà /​ quand nous habi­tions ensemble à Nazareth. » Un même œil est à l’écoute : don­ner vie à cha­cune des scènes en leur ren­dant leur trace exis­ten­tielle, réa­liste mais qui n'efface pas la lumière ou l’ombre propre que peut jeter sur ces évé­ne­ments un regard de foi. Exemple : ce poème sur Zachée qui met en contraste le petit homme que Jésus invite à des­cendre, puis qui, « une semaine après » voit le pro­phète en croix sur une branche pen­du « comme un fruit d’automne au prin­temps ». À côté des per­son­nages ou des scènes du Nouveau Testament, on trouve éga­le­ment des médi­ta­tions sur le texte biblique lui-même, comme le poème sobre­ment inti­tu­lé Luc 14 qui joue sur les portes de l’année qui se referment en novembre et celles des invi­tés de la der­nière heure.

Il y a aus­si ces scènes de relec­ture de vie du poète, comme ce très beau poème sur l’Épiphanie avec ces cinq pre­miers vers : « Les lumières des crèches /​ s’éteignent dans la ville. /​ Il ne reste que les miettes /​ cli­gno­tantes de l’étoile /​ tom­bée en mer et sur la terre. »

Enfin, on trouve dans ces poèmes un regard sur les jours qu'une vie de foi anime, trans­fi­gure méta­pho­ri­que­ment, comme dans le pre­mier poème du recueil, où la ville accueille au matin le soleil « pro­mis depuis des siècles » puis l’oublie. Alors le poète s’interroge sur ce que serait le monde s’il osait le suivre : nous mar­che­rions alors « du matin au soir /​ sur la pointe des pieds. »

Quel que soit le motif dont le poème s’empare, on retrouve la même sim­pli­ci­té dans la sai­sie, la même déli­ca­tesse presque timide. Frappe éga­le­ment leur volon­té de s’ancrer dans le réel, j’oserai dire de sanc­ti­fi­ca­tion du réel, c’est-à-dire de rendre compte de ce qui le relie au divin, non par son excès mais au contraire par son retrait.

Sous cet angle, on peut com­prendre le titre du recueil « Faire place », comme un double mou­ve­ment : celui du poète qui choi­sit le retrait pour mieux accueillir un réel qu'il sent habi­té, mais aus­si celui d’un dieu qui vient en s’effaçant, un dieu qui ne se mani­feste non pas dans la gloire mais dans la sim­pli­ci­té des jours, et appe­lant cha­cun, comme le poète Élie à le recon­naître dans le silence d’une brise.

Pour un lec­teur de foi, ce recueil s’offrira comme un com­pa­gnon de médi­ta­tion qui vient le nour­rir. Pour un lec­teur sans foi for­mu­lée ou sans foi tout court, res­te­ra cette sim­pli­ci­té du regard à par­ta­ger comme un pain rom­pu lors d'une nuit d'étape, ain­si que cette confi­dence mur­mu­rée sur un pan rare­ment ouvert de la vie inté­rieure d’un homme de foi. 

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