> FIL DE LECTURES DE PIERRE TANGUY : Bernard Grasset, Olivier Cousin

FIL DE LECTURES DE PIERRE TANGUY : Bernard Grasset, Olivier Cousin

Par | 2018-02-20T02:21:32+00:00 31 août 2015|Catégories : Critiques|

 

                  Bernard Grasset : « Les hommes tissent le che­min »

 

 

     Bernard Grasset avait qua­li­fié son pré­cé­dent livre (Chemin de feu, édi­tions du Lavoir Saint-Martin, 2013) de « jour­nal poé­ti­co-cultu­rel en quête de lumière ». Les textes qu’il publie aujourd’hui sont à l’avenant, accom­pa­gnés éga­le­ment par les œuvres d’un peintre de talent (Jean Kerinvel). Nous voi­ci de nou­veau avec lui en che­min, dans un voyage poé­tique, qu’il qua­li­fie d’ « aven­ture, explo­ra­tion, accueil des sources ».

      « Les hommes tissent le che­min », nous dit donc Bernard Grasset. Avec eux, il file la trame des lieux et des ins­tants. Le poète ligé­rien – il vit en Vendée et tra­vaille à Nantes – éprouve de tout son corps (et de tout son cœur) des moments vécus inten­sé­ment : ici entre « oli­viers et aman­diers », ailleurs entre « bruyères et fou­gères ». Ambiances médi­ter­ra­néennes d’un côté, atlan­tiques de l’autre. Pas de lieux nom­més, mis à part – comme invo­lon­tai­re­ment – la Loire, le Rhin et la Grèce. « Liberté au lec­teur, nous dit Bernard Grasset dans la pré­face de son livre, de par­cou­rir ces lieux et ces temps sans nom pour leur don­ner la cou­leur et la musique de sa propre vie ».

     Pour autant, le poète ne dédaigne pas de prendre, à l’occasion, le lec­teur par la main. Sous sa plume des mots-clés sur­gissent en forme d’appels : « Ecouter », « cher­cher », « écrire », « vivre », « mar­cher », « pen­ser », « contem­pler », « écou­ter »… Comment ne pas pen­ser à cette phrase du poète Gustave Roud : « Nous étions nés pour la contem­pla­tion, mais quelque chose d’autre nous est impo­sé sans mer­ci ».

     Bernard Grasset nous conduit pré­ci­sé­ment à cette exi­gence de contem­pla­tion. Beauté du monde, donc, charme des lieux. Oui, parce que voya­ger poé­ti­que­ment, affirme Bernard Grasset, c’est « recher­cher un sens à notre des­ti­née en mar­chant inlas­sa­ble­ment vers un jar­din de lumière cachée ». Le poète, dit-il encore, est « le déchif­freur de l’univers ». Belle mis­sion qu’il s’assigne à sa manière. Ainsi, sous sa plume, « La Loire murmure/l’autre pays » et « l’accès au mont solitaire/​ouvre sur le silence, l’infini ».

    Le poète allie ain­si sub­ti­le­ment, tout au long de son livre, la médi­ta­tion phi­lo­so­phique (et spi­ri­tuelle) aux énon­cés les plus concrets sur la sim­pli­ci­té des jours. « Un banc de pierre/​des moi­neaux, le vent/​la lueur d’un vitrail/​habite la pénombre ». Mots élé­men­taires, presque ascé­tiques, pour dire la plé­ni­tude.

 

Les hommes tissent le che­min, voyage 2, 2002-2008, poèmes de Bernard Grasset, pein­tures de Jean Kerinvel, Editions Soc § Foc, 12 euros.

 

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                           Olivier Cousin : « La hache de sable »

 

      Il faut sans doute être poète pour affir­mer que « le meilleur outil » de l’homme est une « hache de sable » et non pas « des kilos d’outils mal conçus/​à la cein­ture et dans les poches ». Pourquoi ? Parce qu’il arrive à l’homme de « prendre ren­dez-vous avec/​une cer­taine forme de séré­ni­té ». C’est Olivier Cousin qui le dit au début de son nou­veau livre en forme d’autoportrait, comme c’était déjà le cas dans ses Fragments du jour­nal d’Orphée (édi­tions Kutkha, 2014).

     Le poète bre­ton manie faci­le­ment le regard dis­tan­cié – jusqu’à frô­ler l’ironie ou la déri­sion – quand il parle de lui-même et sur­tout d’un monde dont il mesure bien les extra­va­gances et les failles béantes. « Malgré un égoïsme bien par­ta­gé », confie-t-il, « je me fais de la bile pour un monde qui déchante ». D’où ce propre désan­chan­te­ment qu’il par­tage, d’une cer­taine manière, avec le poète Paol Keineg (à qui il dédie un cha­pitre de son livre). « La cam­pagne sup­pure d’odeurs lourdes/​qui insup­portent même les gloutons/D’ici peu chaque che­min fera demi-tour », écrit Olivier Cousin. « Ajoutez à cela/qu’on mesure une révolution/​agricole/​à l’épaisseur des mau­vaises odeurs », écrit Paol Keineg dans Mauvaises langues (Obsidiane, 2014)

     Alors que peut la poé­sie en ces « temps de détresse » ? (mais tous les temps ne sont-ils pas des « temps de détresse » ?). Peut-elle nous pro­té­ger d’une « mort imbé­cile au coin de la rue » ? Pas vrai­ment, estime Olivier Cousin. L’auteur est, mal­gré tout, ten­té de défi­nir un « ars poe­ti­ca » en forme d’insurrection face aux « agio­teurs obtus » qui « our­dissent le chaos » ou aux « démons tenaces » qui « sclé­rosent les esprits ». Que fait alors Olivier Cousin ? « Je dépose mon dégoût au pied des pissenlits/​il ser­vi­ra de ter­reau à la vigueur des mots ».

     Cette vigueur des mots, il l’a notam­ment trou­vée dans l’œuvre de Seamus Heaney « En pro­fon­deur, il remue la terre/​de temps à autre pour l’aérer/se vivi­fier le corps et l’esprit », écrit-il à pro­pos de l’œuvre du poète irlan­dais dont il est un grand admi­ra­teur. Olivier Cousin, pour sa part, tra­vaille sa « matière bre­tonne », mais sans folk­lore, sans cli­chés et, a for­tio­ri, sans cris­pa­tion iden­ti­taire. Il est armo­ri­cain parce que né, ici, « dans le cra­chin inces­sam­ment per­pé­tuel », mais ses « racines armo­ri­caines pour­raient être par­tout ». Il y a, certes (en bon habi­tant des lieux), une « sor­tie en mer » du côté de Kerlouan, mais, affirme-t-il, « sor­tir en mer/​remonter les casiers/c’est faire de la métaphysique/​Sortir en mer/c’est sor­tir de soi ».

     Voilà bien un poète en lutte contre toutes les entre­prises d’enfermement. Y com­pris celles que l’on des­tine à soi-même. C’est son noble et ambi­tieux « ars poe­ti­ca ».

                                                                                  

                                                                                                        

 

La hache de sable et autres poèmes, Olivier Cousin, La Part Commune, 126 pages, 14 euros.

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