> François Montmaneix, laisser verdure

François Montmaneix, laisser verdure

Par | 2018-05-22T13:56:49+00:00 22 décembre 2012|Catégories : Critiques|

Oscillant « du goût des sèves à la pas­sion des formes », le recueil de François Montmaneix baigne à la fois dans le concret et le sym­bole, voire la méta­phy­sique. Il est plein d’envols, d’aubes, d’infini et d’horizons, de fruits (les grappes trop hautes), de lumière sur­tout. Et de nuit. Il accueille ensemble l’oiseau (qui cepen­dant « n’a écrit pour per­sonne »), la gre­nouille (qui fait tenir un moment le monde sur son nénu­phar avant de l’engloutir avec elle en plon­geant et en inven­tant le temps), cent soleils et les « mil­liards d’interrogations d’une nuit qui ques­tionne sans fin ». Les images abondent, l’élégie n’est pas dédai­gnée, la nos­tal­gie affleure en quelques évo­ca­tions d’avant, d’« un temps de bœufs ren­trant cou­verts de brume », et la mémoire sen­sible y est tenace comme ce « man­teau mouillé qui met­tra une vie à sécher ». Voilà pour ce qui est du registre de la per­cep­tion, du vécu et de l’émotion.

Pourtant, avec ce livre, nous sommes loin d’une poé­sie poin­tilliste ou mini­ma­liste, qui se conte­rait d’évoquer, mais bien dans une suite de poèmes confron­tés à « l’abcès vivant de la beau­té du monde », explo­rant l’inadéquation entre les mots et les choses, ain­si que « l’air qui rôde entre les mots » eux-mêmes. Car la langue est expé­ri­men­ta­tion du néant, et l’on songe à Mallarmé tant le nom scelle de divorces, ren­voie à ce qui tou­jours se dérobe. « L’absence inache­vée de qui vient sans jamais être là » fait échos à la dif­fi­cul­té de coïn­ci­der avec soi dans les laby­rinthes du temps et le mys­tère de l’être. Quant au poème, l’auteur nous le rap­pelle en qua­trième de cou­ver­ture, « avant d’être un ins­tan­ta­né, un futur au pas­sé, un pré­sent habi­té, un len­de­main pos­sible, un lieu d’être, (il) est essen­tiel­le­ment un espace plan recou­vert de mots en un cer­tain ordre assem­blés »… Et d’interroger « les désordres de cet ordre-là ».

La vie « par­ta­geable ».

Les ciels, les temps, les mondes consti­tuent « l’équation aux mil­liards d’inconnues » et les mots sont « exi­lés » par « la vio­lence des ques­tions ». La déré­lic­tion est là, cos­mique (« abso­lu­ment per­due en l’univers, la terre n’est qu’une pointe d’aiguille »), exis­ten­tielle avec « le dégoût de n’être /​ rien que cet immen­sé­ment rien », elle pousse le poète à la ten­ta­tion du silence avec « les nuits d’un cos­mos sans réponse », et il peut s’écrier : « Je me tais de toutes mes forces ».

Il ne s’agit pour­tant pas de « s’en aller de la mai­son des signes » et une forme du salut passe bien par la langue et la parole poé­tique. « Ce qu’il tai­sait le met­tait en péril » pré­vient d’ailleurs François Montmaneix. Le poème est aus­si soif, appel du monde, et d’une cer­taine façon il le fait adve­nir. Le mou­ve­ment est double car c’est aus­si « le mou­ve­ment du monde /​ qui vient au devant des mots mis à l’ombre /​ dans les pages non cou­pées du grand livre ». Ce qui importe, c’est que le réel (au demeu­rant si peu cer­nable) et le monde inté­rieur ne cessent leur dia­logue, même dif­fi­cile et incer­tain (« d’un pied sur l’autre il oscil­lait de la réa­li­té trop courte à l’expansion du dedans »), même trou­blé de dis­so­nances… L’inconscient lui-même, le songe (« la fabrique d’images qui emprunte à la nuit ses outils »), la musique par­ti­cipent à ce réveil réci­proque, cette dyna­mique qui fait la vie « par­ta­geable ». François Montmaneix, mélo­mane (il fut direc­teur de l'Auditorium Maurice-Ravel de Lyon) use de la com­pa­rai­son avec « le lied entre le chan­teur et le pia­niste par­cou­rant ensemble l’espace dans lequel ils vont au monde, ain­si qu’il vient à eux »  pour évo­quer cette quête de pré­sence et cet enri­chis­se­ment mutuel et vivi­fiant à tra­vers la langue.

Yves Bonnefoy qui a doté le recueil d’une pré­face longue et fouillée, affirme qu’ici « ce n’est pas le cos­mos qui devient humain, c’est l’humain qui devient cos­mique » avant de par­ler de « dila­ta­tion de l’être au monde » dans la poé­sie de François Montmaneix. Il explique dès lors le titre par ce qu’il entend dans les mots de George Sand : un vœu de lumière. Il me semble en effet le véri­fier dans un poème comme « Fraîcheur » évo­quant, avec la nais­sance du jour, l’immersion dans l’universalité du vivant en un cho­ral de cor­res­pon­dances.

 

De cette rue la pre­mière
à émer­ger du som­meil
bon­dit une clar­té qui se hâte
d'ajuster le ciel aux fenêtres
Un air frais revient de sa fièvre
sur les der­niers accords d'un chant
de marins à la fin de la mer
quand bat le pouls de ceux qui aiment
sur un banc sur un quai sous un bal­con
avant même que l'arroseur
ait remis le soleil au tra­vail
sur les trot­toirs éton­nés d'être en vie
dans le défer­le­ment d'un flot d'enfants
qui apportent des ruis­seaux à l'école
en s'éclaboussant d'infini
lui­sants légers de flaques d'avenir
et de toute la terre à gagner
par un seul arbre au centre de la cour
où les moi­neaux qui boivent l'aube
la pié­tinent pour mieux se convaincre
qu'à peine une heure plus tôt
le jour était ailleurs qu'ici.

 

Leçon d’énergie que ce « lais­ser ver­dure » : face à l’impalpable, l’incompréhensible, l’invisible, les ques­tions sans réponse « pour­tant sont pleines d’une vie /​ et d’un sens tou­jours en avant /​ de ce qui aurait pu être dit ». « Une part du monde à venir » est bien dans les mots.

 

François Montmaneix, acteur impor­tant de la vie cultu­relle lyon­naise (il fut notam­ment membre fon­da­teur du prix Kowalski), emprunte le titre de son dou­zième livre, « Laisser ver­dure », à George Sand et aux mots qu’elle pro­non­ça dans son der­nier souffle. Énigmatiques, ils pro­posent une piste de lec­ture de ce recueil, d’une belle den­si­té d’écriture, publié par Le Castor astral.

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