> Gardien des jardins secrets…

Gardien des jardins secrets…

Par |2018-10-18T01:17:39+00:00 2 septembre 2017|Catégories : Blog|

tra­duit par Boris Lazić

 

J'ai choi­si de vivre dans le laby­rinthe intel­li­gible
de ma biblio­thèque
– l’impitoyable mémoire.
Je bâti ce foyer par un pai­sible
renon­ce­ment au monde.
(Les pas­sants que je regarde à tra­vers la fenêtre
ne sont que coïn­ci­dences
sur des places désertes).

Néanmoins, je suis de ceux qui regrettent
les incon­nus. Je prends la pluie avec les cor­beaux,
ces vieux scep­tiques luna­tiques
fati­gués de toute expé­rience.
Et mes mains, pareilles aux vagues, jamais
ne reposent. Elles font un très long voyage
pour accé­der à l’impondérable.

Néanmoins, il est un voyage.
De silen­cieuses che­vau­chées. L'écarlate. Le galop
d'un che­val, voi­là ce qu'est pour moi l'écarlate.
Ou cette tran­quilli­té. L'attente d'un mes­sa­ger
qui – avant d'expirer à la pre­mière lueur mati­nale –
fera savoir que les bar­bares sont déjà sur le pas de la porte.

 

 

Doucement, avec la main

 

Il est agréable d'écouter ces tona­li­tés,
à l'aurore : elle s'éveille, m'embrasse ten­dre­ment
croyant me voir endor­mi, se fau­file
dou­ce­ment hors du lit pareille à un pois­son
tout en tachant de ne pas m'effleurer,
se chausse avec dou­ceur, ouvre la porte
et entre dans la salle de bain,
j'écoute ce magni­fique bruis­se­ment
lorsqu'elle urine abon­dam­ment dans la cuve,
puis le mur­mure de la chasse d'eau,
je l'entends qui s'éclabousse le visage,
j'écoute encore som­nolent
le sla­lom de la brosse sur le cla­vier des dents,
le cra­que­ment des petits cris­taux argen­tés
£lorsqu'elle se brosse les che­veux
(rien que pour la musique ce bros­sage est impor­tant)
la manière soyeuse qu'elle a de se dévê­tir,
le frou­frou de ses col­lants,
le cli­que­tis des jar­re­tières sur ses cuisses,
le par­fum d'ozone de sa com­bi­nai­son,
la sen­teur suave du déodo­rant sous ses ais­selles,
le cla­que­ment de ses lèvres lorsqu'elle met son rouge,
le tin­te­ment de ses bra­ce­lets, puis –
avant qu'elle ne parte tra­vailler – elle m'offre une caresse,
comme ça, dou­ce­ment, avec la main, et m'imprègne
un bai­ser aus­si tendre et mys­té­rieux
qu'un cachet sumé­rien, ouvre dis­crè­te­ment la porte
et s'en va – oh ! l'écho étouf­fé de ses talons
dans un cou­loir aus­si long qu'une année, ces tin­te­ments
suite aux­quels rien ne reste sinon un océan de silence toni­truant –
non, non, je ne rêve pas – ce que je vou­drais dire, sim­ple­ment –
c'est que, voi­là, ce serait Elle,
sans qu'elle n'eut à dire un seul mot.

 

 

Cimes ennei­gées

 

            Cimes ennei­gées, églises illu­mi­nées par la reli­gion du cris­tal et de la glace, vous arri­vez inat­ten­dues dans l'effrayante obs­cu­ri­té de cette chaude nuit médi­ter­ra­néenne, pour ain­si dire, sur le bout des doigts.
            Cimes ennei­gées, cimes ennei­gées, nudi­té sculp­tée des femmes bénies qui portent sous leur cœur des bébés aus­si blancs que le muguet, qui rêve de vous autant que moi ?
            Vous fran­chis­sez muettes à tra­vers mon être des mers noc­turnes, vous égout­tant de la pénombre vers l'aurore, ensei­gnant au monde le lan­gage de la blan­cheur.
            Glaciers bleu­tés qui éveillez en l'homme un sen­ti­ment d'humilité en face de toute chose, phares des aigles, des siècles, de tous ceux qui ne sont pas nés encore, vous êtes sains, car la froi­deur a tué en votre sein tous microbes.
            Pics mon­ta­gneux  de glace, trônes sur les parois des­quels s'épanouit l'edelweiss dans sa pure­té moniale, parents silen­cieux de mes soli­tudes, de ma lan­gueur figée – vous êtes mes proches, vous, mer­veilleux et sveltes gar­çons aux regards divins, par l'éclat de vos regards
            trop blancs pour mes jours.
           J'aime vos parois abruptes cise­lées par le dia­mant du givre et j'imagine mes jours futurs imma­cu­lés par votre pur visage.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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