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Gestes lyriques de Dominique Rabaté

Par | 2018-05-20T21:39:05+00:00 31 décembre 2013|Catégories : Blog|

Le pro­me­neur que nous sommes tra­verse au fil de la page une gale­rie de por­traits retra­çant la mul­ti­pli­ci­té des gestes lyriques. Dominique Rabaté décor­tique les textes de Baudelaire, Mallarmé, Apollinaire, Ponge, Frénaud, Bonnefoy, Jaccottet, Eluard, Deguy, Roubaud ou Cadiot, avec autant de pré­cau­tion qu’on ouvre la coquille ren­fer­mant la perle. D’un geste doux, il ouvre les textes comme il ouvre des fenêtres sur un monde enfoui entre les lignes.

Le lec­teur s’arrête tout d’abord devant la croi­sée. Rabaté pré­cise que ce sym­bole émerge dans les années 1860 avec l’intérêt crois­sant des poètes pour la ville et le quo­ti­dien. Quatre images de la fenêtre sur­gissent donc au tra­vers de vers de Baudelaire, Mallarmé, Apollinaire et Ponge. Elle se fait pas­sage entre le dedans et le dehors, cadre des cor­res­pon­dances chez Baudelaire, ouver­ture à un au-delà poé­tique encore vierge et à décou­vrir. Avec Mallarmé, la croi­sée se referme sur l’impuissance à atteindre l’Idéal poé­tique. Apollinaire, quant à lui, l’entrouvre à nou­veau afin d’en faire le lieu d’un échange avec l’Autre. Rabaté évoque ain­si le tra­vail à quatre mains du peintre Delaunay et du poète. La fenêtre devient brèche pour le simul­ta­néisme. Peinture et poé­sie s’accompagnent dans une volon­té de tou­cher à l’essence de l’Art. Notre guide nous per­met aus­si une brève incur­sion dans le monde de Reverdy dont la lucarne ovale reste emblé­ma­tique de ce dia­logue foi­son­nant avec les peintres. Enfin, la fenêtre des objeux de Ponge appa­raît dans ses « Variations avant thème ». Le regard se porte alors sur la vitre dont la trans­pa­rence reste à dévoi­ler. Par là, le poète tente d’éclairer un « pro­ces­sus de la signi­fi­ca­tion », dans un aller-retour entre la fenêtre prise comme signe et son abo­li­tion.

Ce ques­tion­ne­ment nous mène inévi­ta­ble­ment au cha­pitre du livre inti­tu­lé « Interroger ». Deux textes, La Sorcière de Rome et La Mort d’Actéon, per­mettent l’exploration de l’ « incer­ti­tude pri­mor­diale » de Frénaud. Cette incer­ti­tude oscille entre le mythe, le tra­gique et le lyrique, registre vite hap­pé par les deux autres. Le lyrisme naît tou­te­fois dans une inter­pré­ta­tion poé­tique aux résur­gences valé­ryennes, en lien avec la musique. En même temps, les textes de Frénaud font appa­raître des dis­so­nances – ton grin­çant, iro­nie… – qui créent des rup­tures au sein du lyrisme, comme le montre Dominique Rabaté. Cette oscil­la­tion des registres est accom­pa­gnée d’une vision pro­téi­forme de l’énonciateur. Nous ne sommes pas très loin du fameux « JE est un autre » de Rimbaud, à par­tir duquel l’auteur admet une cer­taine filia­tion. Sous ce masque du mul­tiple, l’instance poé­tique per­met ain­si chez Frénaud la trans­gres­sion d’interdits et la réa­li­sa­tion de fan­tasmes de l’humanité. Les fron­tières du désir, de la parole et de l’incarnation du sujet poé­tique sont ain­si mou­vantes mais maté­ria­lisent l’ « incer­ti­tude » évo­quée de prime abord.

D’après Rabaté, dans Le Théâtre des enfants et Les Planches courbes de Bonnefoy, la trans­gres­sion et l’incertitude consti­tuent une manière d’aborder aus­si ces deux recueils. Transgression tout d’abord car la « voix loin­taine » qui attire à elle l’ego per­ci­pio par­ti­cipe d’une culpa­bi­li­té pri­maire. Incertitude enfin car la voix en ques­tion reste impré­cise. Rabaté relie cette atti­rance cou­pable à une atti­rance pour la mère, pour la « mai­son natale ». Ainsi, l’on dis­tingue bien deux mou­ve­ments qui s’opèrent dans les textes de Bonnefoy : un pro- et un ante- qui ne sont pas irré­con­ci­liables. Le poète porte ain­si la charge, qua­si­ment rim­bal­dienne, de frot­ter sa conscience aux aspé­ri­tés du monde afin d’en retrans­crire l’essence. Mais cette dua­li­té n’est pas propre aux textes de Bonnefoy. Rabaté note que la poé­sie moderne dans son ensemble est sou­mise à une double ten­sion : l’attirance du rythme et de la beau­té des vers fait face à celle de la liber­té ondoyante des mots de la prose. L’auteur parle ain­si d’une « double nos­tal­gie » qui serait issue d’un geste lyrique fon­da­men­tal, l’interruption, qui est acte et rup­ture à la fois :

« L’interruption lyrique est ain­si, pour moi, tout à la fois per­for­ma­tive (elle accom­plit un acte de rup­ture et de lien para­doxal) et consta­tive (elle per­met de dire la déchi­rure du lien qu’elle entend cepen­dant gué­rir). Dans cette double visée, peut se loger la fonc­tion poli­tique de la poé­sie moderne, comme cri­tique d’une socié­té de l’atomisation d’individualités en voie d’indifférenciation. Rompant avec l’usage du dis­cours cou­rant, le décou­pant selon une autre inflexion, voire selon une autre gram­maire, la parole lyrique reven­dique sa force d’intervention, son pou­voir d’interruption du flux lan­ga­gier. » (Dominique Rabaté, Gestes lyriques, p. 96)

C’est cette même rup­ture avec le dis­cours du quo­ti­dien qui trans­pa­raît para­doxa­le­ment dans le cha­pitre « D’un autre carac­tère », cen­tré sur les liens entre poé­sie et auto­bio­gra­phie. En effet, l’autobiographie est fon­dée sur le par­tage d’une expé­rience par­ti­cu­lière avec le lec­teur. Or, la poé­sie moderne dépasse cet aspect pre­mier de l’autobiographie. Rabaté pré­cise que ce dépas­se­ment s’effectue de deux manières. Tout d’abord, le sin­gu­lier est domi­né par la nature mythique des per­son­nages, bien que le poète trans­pa­raisse par­fois au tra­vers de ces figures. Enfin, la poé­sie moderne fait appa­raître non pas une voix de poète mais des voix du poète. Ce der­nier explore par là les dif­fé­rentes facettes du Moi. Poésie rime ain­si avec don de soi.

Rabaté peut alors ouvrir un cha­pitre à plu­sieurs volets sur le don, où le « Donnant don­nant » de Michel Deguy prend aisé­ment place. Leitmotiv de la lit­té­ra­ture, le don de fleurs appa­raît inévi­ta­ble­ment. Cependant, force est de consta­ter, nous dit le cri­tique, que la plu­part des fleurs de la poé­sie moderne échappent à la carac­té­ri­sa­tion amou­reuse de la tra­di­tion poé­tique. Nous sommes ain­si conviés à une relec­ture du motif flo­ral chez Ponge et chez Jaccottet qui lui confèrent la dimen­sion d’ « épi­pha­nie pro­fane » et que Rabaté dis­tingue des fleurs du lyrisme que l’on peut ren­con­trer dans les poèmes de Verlaine ou d’Hugo.

S’appuyant à nou­veau sur la poé­sie lyrique, Rabaté démontre ensuite que la poé­sie moderne paraît tiraillée entre plu­sieurs tem­po­ra­li­tés : pas­sé, pré­sent et futur. Ce sont les verbes « pro­mettre » et « main­te­nir » qui portent toute l’argumentation de l’auteur. De fait, depuis l’injonction rim­bal­dienne d’aller de l’avant, la poé­sie semble toute por­tée vers un futur à la fois tan­gible et inat­tei­gnable. Parallèlement, l’écriture du deuil que l’on retrouve dans les textes de Deguy, Eluard ou Roubaud plonge à la fois le lec­teur et le poète dans le sou­ve­nir de la per­sonne dis­pa­rue ou plu­tôt dans l’absence de l’autre. Ces deux mou­ve­ments de la poé­sie se rejoignent tou­te­fois dans la volon­té de rap­pro­che­ment, de com­mu­nion avec l’autre, vivant ou dis­pa­ru. Rabaté met ain­si en lumière le besoin qu’a la poé­sie de reprendre un dia­logue inter­rom­pu ou de créer un dia­logue à inven­ter. C’est pour­quoi il convoque l’exemple final du poète Olivier Cadiot. Il montre alors que le carac­tère ludique de l’écriture de Cadiot cache un constat de soli­tude humaine et de « déréa­li­sa­tion » du corps dans le monde actuel, face auquel seule la voix poé­tique semble pou­voir s’élever en don­nant corps à la voix.

Enfin, les der­nières remarques de Rabaté nous donnent un aper­çu de la poé­sie contem­po­raine. Il fait ain­si le lien entre les arts plas­tiques et la poé­sie, qui créent dans un même geste, même si le maté­riau de la poé­sie reste le signe lin­guis­tique, signe que le poète lui-même tente para­doxa­le­ment de dépas­ser dans et par le lan­gage. Emmanuel Hocquard est l’un des prin­ci­paux visages évo­qué par Rabaté à pro­pos de cette mani­pu­la­tion du lan­gage. Le cri­tique explique ain­si quelle est la pra­tique lit­té­ra­liste du poète et de quelle manière sa poé­sie advient au tra­vers d’ « énon­cés simples » (l’expression est d’Hocquard) qui prennent chair dans la répé­ti­tion. Cependant, à l’instar des théo­ries de Wittgenstein, les écrits d’Hocquard ne décrivent pas réel­le­ment une sor­tie du lan­gage. De fait, il existe une poé­tique de l’espace qui donne du champ à la langue, espace de la page et espace de la per­for­mance. Cette incur­sion dans la poé­sie d’Hocquard ouvre enfin la voie à quelques brèves consi­dé­ra­tions sur le bégaie­ment poé­tique de Gherasim Luca, sur la dimen­sion tem­po­relle de l’écriture de Jean-Patrice Courtois, sur l’ouverture au monde d’Antoine Emaz ou encore sur le désir de tran­gres­sion de Jean-Louis Giovannoni.

Ainsi, c’est tout natu­rel­le­ment qu’après ce par­cours dans cette gale­rie poé­tique Dominique Rabaté « cherche la sor­tie » avec et au tra­vers de la poé­sie contem­po­raine. Loin de bou­cler son ouvrage par une conclu­sion défi­ni­tive, l’auteur nous laisse le soin de pour­suivre son tra­vail sur les gestes lyriques, porte qu’il a entrou­verte pour nous. A vos plumes… 

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