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Grenier du Bel Amour (2)

Par |2018-10-18T04:59:49+00:00 4 octobre 2013|Catégories : Blog|

Voici donc un recueil de Gabriel Arnou-Laujeac, qui, au delà de sa per­fec­tion for­melle, m’a plon­gé dans un abîme de ques­tions. Et si je ne peux que le suivre dans sa recherche d’un lieu hors de tout lieu, de ce que les mys­tiques sou­fis appellent « le pays du non-où »,  et qui me semble en défi­ni­tive assez proche de ce que Denys l’Aréopagite aurait nom­mé l’abîme du « Néant sur­es­sen­tiel » en deçà et au delà de toute affir­ma­tion comme de toute néga­tion – si bien que la parole y trouve sa limite et ne peut plus que faire pres­sen­tir ce qu’elle tente ain­si de dési­gner – ce qui me pose pro­blème, c’est que, à le suivre, l’auteur n’en aurait eu l’indication que dans l’effondrement d’un « Amour abso­lu ». Au début, en effet, « La lumière est ici, avec elle », et « Jaillie à vif d’une flamme vir­gi­nale, la pas­sion nous prend tout entiers dans son souffle ani­mal : les étin­celles du soleil par­courent nos corps au galop dans un fra­cas d’océans . » Avant que ne vienne, quatre pages plus loin, cette ter­rible – et sèche – consta­ta­tion : « Et puis vient la chute. »

Que suit dès la page sui­vante : « Le pacte avec les cieux est rom­pu. Le para­dis se dérobe sous nos pieds :un vent mau­dit s’obstine à nous faire chu­ter de plus haut que nous-mêmes, avec une patience impla­cable. De mois en mois, chaque pierre de notre temple ima­gi­naire s’effondre dans un lent atten­tat du réel. » Jusqu’à ce que se retrouve écrit le mot ter­rible de désa­mour. Alors com­mence la « grande quête », la décou­verte éper­due de « Cela » qui est en des­sous (ou au des­sus ?) de toute nomi­na­tion – vers l’expérience  fon­da­men­tale qu’essaient de trans­crire ces mots : « J’allume la lampe de l’invisible : elle est ici. Même invi­sible elle est ici ; entre les mots, en eux, à tra­vers eux. Elle couvre toute la page d’ombre, d’encre et de lumière. » Ce que d’autres poètes, autre­fois, ont appe­lé la Ténèbre lumi­neuse… Et l’oxymore de cette ombre qui est lumière, n’est-ce point la der­nière façon qui nous reste de don­ner à entendre ce que nous ne pou­vons pas réel­le­ment dire, fût-ce avec le lan­gage le plus éla­bo­ré ? Dépouillement de la plume… Jusquà cette expé­rience pro­di­gieuse qui (l’auteur en a-t-il conscience ?), rejoint des intui­tions majeures du Tao : « Vêtus d’espace, cein­tu­rés de vents, nos corps nus s’envolent : du ciel, nous rejoi­gnons le centre immo­bile (…) où règnent d’antiques poètes voués au culte de la lumière : leur langue est une flamme qui n’a pas de cou­cher, une flèche ardente qui pointe l’ineffable et l’autre rive du Réel. » (Est-ce une inat­ten­tion ou une claire volon­té si l’on est  pas­sé de la sorte du réel au Réel ?). Et le recueil de se conclure sur ces mots : « Il reste l’écho du silence qui s’élève à contre-nuit, pour que sonne et résonne la pro­messe du retour, au creux des âmes apa­trides qui savent n’être point d’ici ou d’ailleurs, et encore moins de main­te­nant. » Et si la poé­sie, en effet, c’était d’abord cet « écho du silence » où elle pui­se­rait toute sa force, et d’où elle rece­vrait sa signi­fi­ca­tion ? Je ne peux qu’incliner à cette manière de voir – en me deman­dant tou­te­fois : pour­quoi cette admi­rable aven­ture inté­rieure est-elle déclen­chée par un amour qui se retire ? Puisque je sais qu’un amour véri­table (au delà des embal­le­ments pas­sion­nels que nous pou­vons tous connaître), n’est sujet à aucun retrait, il se déploie selon le temps… Et qu’il existe des liens sub­tils entre le corps de l’Aimée et ce sen­ti­ment du « non-où » auquel je fai­sais appel. Parce que, au fond : et si l’abîme de ce qui nous dépasse de par­tout habi­tait aus­si notre monde comme il va ? Et si nous, les humains, nous por­tions au tré­fonds de nous, comme un marque de fabrique hélas ! trop sou­vent igno­rée, ce silence éter­nel qui est le signe que nous ne sommes pas de ce monde, même si (et il faut sans doute l’assumer tota­le­ment), nous nous trou­vons dans ce monde, dont nous sommes les témoins et les preuves irré­fu­tables ?

   Malgré ces quelques réserves (très per­son­nelles, il est vrai), je me sens bien obli­gé de dire tou­te­fois que nous décou­vrons avec Arnou-Laujeac un poète d’une rare enver­gure, et qu’il nous emmène sur des che­mins escar­pés où nous res­pi­rons l’air pur des cîmes – et retrou­vons l’exigence d’une poé­sie qui, selon son éty­mo­lo­gie, fabrique en le décou­vrant  un uni­vers où nous ne pou­vons que nous retrou­ver à la fin.

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