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Hommage au poète Jean Biès

Par | 2018-05-23T13:06:34+00:00 13 avril 2014|Catégories : Blog|

 

La sortie de scène d’un homme discret

 

En hommage à Jean Biès
(1933-2014)

 

 

       Jean Biès a choi­si de quit­ter de son plein gré ce monde qui avait ces­sé de faire sens pour lui depuis que son épouse Rolande l’avait devan­cé dans la pénombre de l’esprit avant de s’enfoncer seule dans la nuit. Qui sait si, s’éclipsant avant lui, elle ne fut pas une der­nière fois « l’Initiatrice » qui dans ses jeunes années le sédui­sit ? Il le pen­sait en tout cas durant ces années sombres où il l’accompagna du mieux qu’il se pou­vait  en dépit de l’absence de plus en plus pathé­tique de son ins­pi­ra­trice à ce monde, dont elle lui avait révé­lé bien des secrets.  

        Le lien entre eux était si fort, et la conni­vence spi­ri­tuelle si excep­tion­nelle, qu’on ne peut par­ler de l’un sans évo­quer l’autre et sans devoir, à leur inten­tion, ima­gi­ner une autre fin à la légen­daire des­cente d’Orphée aux Enfers. C’est sans doute pré­cé­dé, gui­dé par son Eurydice atten­tive à ce qu’il ne se retourne pas vers un monde dont les cou­leurs s’étaient pour lui fanées, que Jean Biès s’est ache­mi­né vers un séjour néces­sai­re­ment bien­heu­reux du seul fait qu’il l’ait enfin retrou­vée.

 

Quand nous nous rever­rons
après peines insignes,
plus seuls que tâche­rons
exté­nués des vignes,
et nous retrou­ve­rons,
signés d’ombre et d’années,
timides, aux per­rons
de nos deux des­ti­nées ;
quand nous nous rever­rons,
trem­blants, ridés d’attendre,
ôtant le masque rond
des songes et des cendres ;
et quand nous com­pren­drons
que nous fûmes fidèles,
mal­gré l’arc des affronts
ver­sés des cita­delles ;
quand nous nous rever­rons,
dévê­tus de mémoire,
nous embras­sant au front,
ose­rons-nous y croire ?
Quand nous nous rever­rons,
nous jetant à genoux,
quand nous nous rever­rons,
nous recon­naî­trons-nous ?
 

Miroir de Poésie, p. 143.

 

       Sans elle, aurait-il tant écrit ? Il était per­sua­dé du contraire et le disait haut et fort autour de lui. Écrire était pour lui un besoin impé­rieux, un sacer­doce, un baume sans doute aus­si posé sur les bles­sures secrètes que tout homme porte en soi depuis l’enfance. Une tren­taine de livres devait ain­si voir le jour, et l’on s’étonne qu’une œuvre aus­si consi­dé­rable et diverse, et tou­jours magni­fi­que­ment écrite, soit res­tée dans la rela­tive pénombre où une opi­nion publique pres­sée et super­fi­cielle relègue aujourd’hui tant d’artistes et de pen­seurs, trop dis­crets sans doute, et trop pré­oc­cu­pés de pour­suivre leur œuvre, pour être omni­pré­sents sur les scènes où se font et défont les répu­ta­tions. Aussi aime­rait-on, pen­sant à Jean Biès et à la confi­den­tia­li­té dont sa vie et sa dis­pa­ri­tion ont été entou­rées, s’interroger comme le fit  Rainer Maria Rilke au début des Cahiers de Malte Laurids Brigge : « Est-il pos­sible que, mal­gré inven­tions et pro­grès, mal­gré la culture, la reli­gion et la connais­sance de l’univers, l’on soit res­té à la sur­face de la vie ? »… et l’on répon­drait comme lui : « Oui, c’est pos­sible », tout en sachant que per­sonne n’a le pou­voir d’évincer à jamais le chant d’Orphée,  et que la parole d’un pen­seur, quand elle est vive et juste, sur­vit à ceux qui pen­saient l’étouffer, ou pas­ser leur che­min comme si de rien n’était. Aucune inter­pel­la­tion majeure ne sau­rait être écar­tée sans que son écho un  jour s’en revienne, démul­ti­plié par le vide où on pen­sait l’avoir murée.

      Un seul titre résume tous les autres et donne le ton de cette inter­pel­la­tion : Retour à l’Essentiel (1986). Retour car, de l’Essentiel, le monde moderne lui parais­sait s’être détour­né, et c’est à la Sagesse pérenne (phi­lo­so­phia per­en­nis) que Jean Biès s’est conti­nû­ment res­sour­cé, abreu­vé, tout en fai­sant montre d’un talent d’écrivain qui lui revient en propre. Mais retour n’est pas régres­sion, et moins encore regrets pour la vani­té moderne orches­trée en attrait de la nou­veau­té. C’est donc dans le riche dépôt « tra­di­tion­nel » qu’il a pui­sé sa rai­son d’être et son ins­pi­ra­tion dès son pèle­ri­nage au Mont Athos (Athos. Voyage à la Sainte Montagne, 1963) et son pre­mier voyage en Inde (L’Inde, ici et main­te­nant – Lettres du pays de l’Être, 1979) qui devaient l’un et l’autre orien­ter sa des­ti­née d’homme et de créa­teur, tout aus­si mar­qué par la lumi­neuse figure d’Empédocle d’Agrigente, auquel il consa­cra un essai récem­ment réédi­té (Almora, 2010), que par celle de René Daumal dont il rédi­gea la mono­gra­phie pour la pres­ti­gieuse col­lec­tion « Poètes d’aujourd’hui » (Seghers, 1967). L’Essentiel n’a, depuis lors, jamais ces­sé d’illuminer et de fécon­der sa pen­sée en autant de tona­li­tés sub­tiles, de fra­grances rares que de livres publiés par­mi les­quels on retien­dra sur­tout : Passeports pour des temps nou­veaux (1982), Paroles d’urgence (1996), Sagesses de la Terre – Pour une éco­lo­gie spi­ri­tuelle (1997), Les Alchimistes (2000), Vie spi­ri­tuelle et moder­ni­té (2009), Paysages de l’Esprit (2011). Mais c’est au poète, atten­tif aux sou­bre­sauts de son temps, que revient le der­nier mot :

 

Le che­va­lier

Homme qui me diras dans cent ans, que serai-je,
Sinon brume irréelle aux pau­pières de neige ?…
 

Homme, me diras-tu, veuf de voix, sans regard
 — crâne défait sur sable affron­té de fémurs —,
fan­tôme por­tant heaume emplu­mé de hasard,
redres­seur de néant au vide de sa lance ?…
 

Errant poète fus, et guer­rier dont l’armure
pèse­ra moins que l’air empa­na­ché de silence…
Mon silence lui-même alors se sera tu ;
mon âme échap­pée des ténèbres dénouées
s’effilochera toute au verbe des nuées ;
L’absence t’apprendra mon nom.

 

Miroir de Poésie, p. 14 (extrait).
sur Jean Biès :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Bi%C3%A8s
http://​www​.jean​bies​.org/​p​r​e​s​e​n​t​a​t​i​o​n​.​htm

 

 

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