> J-M Sourdillon, Dix secondes tigre

J-M Sourdillon, Dix secondes tigre

Par |2018-08-17T11:46:36+00:00 3 août 2012|Catégories : Critiques|

Avec Dix secondes tigre de Jean-Marc Sourdillon, les édi­tions de L’Arrière-Pays donnent à lire un texte d’une grande ori­gi­na­li­té, propre à nous inter­ro­ger sur l’acte poé­tique, et qui inter­pelle dès le titre, dès le tigre : le titre déjà bon­dit sur le lec­teur, l’arrache à la som­no­lence de ses cer­ti­tudes lit­té­raires.
Qu’est-ce qu’un poème ? Le temps est-il une valeur égale ? Comment sur­vient la « défla­gra­tion silen­cieuse » au sein de notre émo­tion, com­ment sou­dain feule le tigre et marque notre temps de ses mâchoires impla­cables ? Mais l’épigraphe donne tout de suite de pre­miers appuis : ce sont les Poteaux d’Angle de Michaux, qui donnent son titre au livre : « Qui en toute sa vie eut seule­ment dix secondes tigre ? » Car certes, ces ins­tants extrêmes, fas­ci­nant, consu­mant, frois­sant l’être tout entier, ces ins­tants sont d’une grandes rare­té et, ce fai­sant, d’une valeur excep­tion­nelle.

Chacun par devers soi tourne dans son attente et se dit ou redit à la manière d’une prière ces mots que tu as déjà dû entendre mille fois : « Une fois, tigre, rien qu’une fois, voir par tes yeux. Dix secondes, ces­ser d’être une proie. Avoir brû­lé au moins en rêve un ins­tant avec toi ».

La poé­sie serait l’entreprise inté­grale de signi­fi­ca­tion de ces émo­tions ; et leur fuga­ci­té, l’indicible de leur appa­ri­tion sublime, ren­drait natu­rel­le­ment la poé­sie impos­sible. Pourtant, celle de Jean-Marc Sourdillon n’appartient pas à la puis­sance, au déploie­ment de la force mobi­li­sée afin de déployer assez d’énergie pour faire plier les choses dans le lan­gage, les gau­chir et leur faire dire plus qu’elles ne vou­draient. Cette poé­sie est souple, déli­cate, atten­tive. Elle se plie aux choses pour mieux les cap­ter, recueillir un peu de leur secret, plu­tôt que vio­lente et domes­ti­cante ; elle se déplie dans la prose ou le vers, selon les contraintes du ter­rain. Car le tigre, « l’Intranquille et le sur­gis­sant », appar­tient à l’indicible, au jaillis­se­ment d’une saveur (de sang ?) de l’origine, dont le retour est tou­jours inat­ten­du. Finalement le tigre ne repré­sente que la figure radi­cale de notre exis­tence, de sa fra­gile incer­ti­tude.

Le tigre n’est pas le pri­son­nier de sa cage. Non, il
l’habite, il la hante.
Comme hante son beau pelage rayé
la grande flamme inap­pri­voi­sée.

La sim­pli­ci­té de la voix de Jean-Marc Sourdillon, c’est le sif­fle­ment tran­quille du mar­cheur qui sait les risques de son che­min (sans les iden­ti­fier vrai­ment, objec­ti­ve­ment), qui pour­suit sa quête et fait ain­si preuve, sous les traits de la vraie modes­tie, du plus haut cou­rage. Cette dis­po­si­tion amou­reuse à l’égard des choses, pour­rait-on dire, pleine de res­pect et de sagesse, est pro­pice à cap­ter la « révé­la­tion » conte­nue dans les êtres, à aper­ce­voir en eux le « nais­sant ». Ce fai­sant, de tableau en tableau, dans la dyna­mique tran­quille de ce par­cours – le mou­ve­ment prin­ta­nier de la crois­sance (phu­sis disaient les anciens Grecs) –, un voyage s’accomplit. Un livre s’écrit.

Un arc d’air
avec des flammes,
une fron­tière
qui change de place.

Et si ce qu’on avait oublié
là-bas de nou­veau nais­sait.

L’inflorescence d’un for­sy­thia, la lumière d’un jour de sep­tembre, le bêle­ment de mou­tons, la cor­res­pon­dance de l’odeur du lilas et des paroles de trois ado­les­centes… Voilà quelques unes des étapes, des sen­sa­tions que décrit Jean-Marc Sourdillon. Les images sont rejointes par des mots, des phrases, et leurs mou­ve­ments réci­proques les entraînent les uns et les autres. Le poète-mar­cheur n’est pas un démiurge, il n’emprunte des che­mins que pour mieux les res­ti­tuer dans le lan­gage ; et encore, là les mots ne seront que pour rap­pe­ler le che­min par­cou­ru, celui de la sen­sa­tion à l’intérieur du corps, le plus loin pos­sible des contraintes objec­ti­vantes de l’esprit ; et encore à nou­veau, plus qu’il n’emprunte, ce sont des images qui le tra­versent, qui empruntent le sub­strat ani­mé de sa per­sonne, et le conduisent où elles-mêmes se rendent.
Le poète pour­suit sa marche, car il a confiance dans son regard gar­dé nu, dans son corps lais­sé ouvert, accueillant ; les choses lui offri­ront peut-être la grâce de leur (re)naissance, et sinon, qu’importe, son che­min au moins ne sera pas errant, mais cohé­rent –‘’co-errant’’ avec les choses.

Cette démarche contem­pla­tive, obser­va­trice de la nais­sance du nais­sant, n’est-elle pas à la source de la poé­sie ? N’est-elle pas, dans son tra­vail affec­tif, un exemple d’humanité, alors que résonne le vacarme de la pul­sion, son ins­tinct de maî­trise sur toutes choses, de désaf­fec­tion ? N’avons-nous pas davan­tage à rece­voir qu’à prendre des choses ?

Mélodie en sour­dine,
qui très légè­re­ment s’échappe,
échine de chèvre ou de cha­mois,
par où s’entrouvre une pers­pec­tive
qu’il n’y avait pas.
Pas de but, de des­ti­na­tion
autre que d’être là,
dis­po­nible, presque sans poids,
sur le point soi-même de se déta­cher,
d’être ce che­min par­mi les herbes,
mince, sinuant selon sa loi,
aller tout dou­ce­ment en s’effaçant,
tou­jours plus loin
selon l’échine de chèvre
ou du cha­mois.

X