> Jacques Réda, LA NÉBULEUSE DU SONGE

Jacques Réda, LA NÉBULEUSE DU SONGE

Par |2018-08-20T07:21:34+00:00 16 novembre 2014|Catégories : Critiques|

 

 

Car l'Univers n'est pas la course à l'échalote
Que la lunette astro­no­mique observe : il flotte
À son propre vent comme un pavois ondu­leux
Hissé sur les remous d'un monde gra­nu­leux.
Les mon­tagnes de l'air, aus­si­tôt ébou­lées,
Pour renaître à l'envers s'y creusent en val­lées
Dont les plis sur-le-champ rede­viennent som­mets
Dans un flux-et-reflux qui ne cesse jamais
D'inscrire sur le plan bor­né de l'oriflamme
Le mou­ve­ment réduit à son pur dia­gramme :
Tout per­ma­nent qu'il soit, il semble en véri­té
N'être que le fris­son de l'immobilité.

 

Duras disait, paraît-il, qu'écrire n'apprend qu'à écrire, c'est tout. Son pes­si­misme était ori­gi­nel. C'était là son mes­sage.

À pre­mière vue, pour qui ne connaî­trait pas encore son œuvre (mais c'est aus­si, et même d'abord, pour ce qui-là que j'écris cette note), Jacques Réda n'a rien obte­nu d'autre, au fil de nom­breux livres, que d'explorer les recoins secrets des mots avec de plus en plus de vir­tuo­si­té. Son vers ample impres­sionne même, musi­cal, géné­reux. Que demande-t-on à un ver­si­fi­ca­teur ?

Pour qui s'interroge sur le bou­le­ver­se­ment des repré­sen­ta­tions, son livre est pour­tant salu­taire et (mot gros­sier) utile. Touchant à un domaine aban­don­né de la poé­sie actuelle : la des­crip­tion de l'univers. Du coup le voi­ci l'invité pro­vi­den­tiel des tablées de scien­ti­fiques, phy­si­ciens trop heu­reux d'entendre de beaux mots embal­ler leurs cata­ractes de nombres, de mon­trer aus­si qu'ils ont une langue, à l'instar de leur maître qui la tirait si bien.

La démarche n'est pas nou­velle, la moder­ni­té l'avait seule­ment oubliée. Jacques Réda le disait au phy­si­cien Jean-Louis Basdevant, sur France-culture le 31 décembre 2012 : « la poé­sie est une tra­duc­tion ». Si écrire « sur quelque chose est une démarche peu contem­po­raine », d'autres temps avaient trou­vé natu­rel de ver­si­fier l'anatomie de l'homme et la course des comètes, jusqu'à ce que le roman­tisme ne spé­cia­li­sât le poème dans le chant de soi-même et la mys­tique de l'acte d'écrire.

Je par­lais de des­crip­tion. Oui, mais le « je » par­lant, le locu­teur, ni Dieu ni l'âme ne sont absents de ces pages, sou­vent onto­lo­giques :

 

Je fus ce qui pou­vait ne pas être. Je suis
Celui qui se sou­vient de son rien. Je pour­suis
La danse avec l'espace et le temps ;  je cir­cule
Avec la par­ti­cule et l'antiparticule,
Cours après les rayons, subis la gra­vi­té
Et me venge, en mou­rant, du tort d'avoir été.

 

Ce je pas­ca­lien de vers en vers reje­té, ou anti­ci­pé, déca­lé en tout cas, s'interroge moins sur son essence que sur un cer­tain voi­si­nage : entre ce qu'il sait aujourd'hui de la matière dont il est fait et les immen­si­tés qu'il contemple. Éternel insa­tis­fait, tout entier dans ce déca­lage, en même temps qu'intégré dans les grandes révo­lu­tions, les orbites et les ellipses, ce je est han­té :

 

Par la soif de fran­chir enfin la bar­ri­cade
Dressée entre le centre obs­cur et mon cir­cuit.
Mais je n'aurai sui­vi, de rocade en rocade,
Que ce qui m'en éloigne et plonge dans la nuit.

 

Voici qu'il est tou­jours avec nous, le Jacques Réda pro­me­neur qu'on connaît ! Tout en nous cau­sant de vas­ti­tés, il sauve un mot si proche, si humain : rocade. Et pour­voit d'une digni­té poé­tique inat­ten­due celui qui, chaque matin et chaque soir, est lu sur des pan­neaux salis d'oxyde de car­bone, de nos sou­cis, de nos « arran­ge­ments » (Le Soulier de satin), en l'associant aux immenses cercles qui orga­nisent le ciel. Le tout sans façon, dans une écri­ture poé­tique qui, à l'image du cirque ayant pour­tant été lais­sée pour morte, s'avance en un sécu­laire amble simple sous la forme de « quelques hec­to­grammes d'alexandrins à dis­soudre », comme l'a écrit plai­sam­ment l'auteur en tête du ser­vice de presse. En outre, ce livre, dans la chair même de son écri­ture, replace l'homme au cœur d'un uni­vers d'où un cer­tain posi­ti­visme l'avait chas­sé. En même temps que le vers nous rend le monde intel­li­gible, un usage rajeu­ni de la méta­phore fait renaître notre rap­port sym­bo­lique aux choses :

 

J'ai dit « silence »?- Allons, quelle blague : j'entends,
Par les gouffres du vide et la rumeur du temps
Qui va droit son che­min et jamais ne rebrousse,
Crépiter dans le ciel comme un grand feu de brousse
Dont la fumée étend ses nuages au fond
Des clai­rières où rien ne brûle ; elle y confond
Sa nites­cence avec les foyers d'incendie,
De sorte que la nuit la plus sombre irra­die
Comme mille soleils en pous­sière feraient.

 

Même pos­té au fir­ma­ment, Réda n'a rien tra­hi de sa démarche d'observateur atten­tif et atten­tion­né des quar­tiers oubliés, des places silen­cieuses et banales, sachant que la phy­sique quan­tique ne fait rien d'autre que de regar­der par le petit trou d'un indé­ci­dable micro­scope téles­cope, en se tenant  à che­val sur les deux infi­nis, plon­geant au cœur des par­ti­cules pour prendre la mesure de l'éloignement des galaxies. « L'infiniment petit peut être colos­sal » décla­rait-il dans la même émis­sion, racon­tant qu'enfant il rou­lait entre ses doigts la sciure tom­bée de son bureau d'écolier et se deman­dait « ça se sub­di­vise jusqu'où ? »

Mais l'attention por­tée à  cette démarche si sin­gu­lière dans le pay­sage poé­tique fran­çais (cela fait, affreu­se­ment, P.P.F.) risque de lais­ser dans l'ombre le mes­sage (autre mot gros­sier) de ce poème.

Si la méta­phore peut à la rigueur être comp­tée au nombre des arts déco­ra­tifs, il en est autre­ment de l'usage du para­doxe. Nombreux, récur­rents, ember­li­fi­co­tés les uns dans les autres, ils ne nous laissent jamais en paix, et nous désta­bi­lisent quand nous croyions en avoir vu d'autres.  Le pre­mier d'entre eux réside dans la vitesse : ça va à grandes enjam­bées*… et on ne pro­gresse pour­tant que d'un mil­li­mètre sur l'océan des années-lumière. Mélange de célé­ri­té et de sur place. Et bute, cogne et montre l'homme pathé­ti­que­ment en train de se cogner, au mur de Planck.

 

L'Univers s'ouvre donc en un vaste éven­tail
Semé de dia­mants dont on perd le détail,(…)
L'immense rétré­cit et, symé­tri­que­ment,
Grandit l'infime : on som­bre­rait dans son espace
Si le regard n'allait buter dans une impasse
Contre le mur mou­vant dres­sé sur l'horizon(…)

 

Penser à l'Almagro de Claudel et la maxime qui lui a fait tra­ver­ser l'océan : « par­faire l'éternel hori­zon ». Réda, ici mal­lar­méen, montre l'homme dans son étroite pri­son men­tale :

 

Mais une fois les dés jetés, tout est per­du.
Le geste ini­tial, déjà, quoi que l'on fasse,
Détermine le chiffre ins­crit à chaque face,
Et la somme, le cours ulté­rieur du jeu.
L'aire ouverte au pos­sible étré­cit peu à peu.
Quels que soient les hasards ou les coups de théâtre,
Le méca­nisme suit sa pente, opi­niâtre.
Qui sommes-nous pour éprou­ver le sen­ti­ment
Que le sort aurait pu jouer dif­fé­rem­ment ?

 

Après tout, le hasard, ce masque neutre de Dieu, ce n'était pas si mal comme conso­la­tion ! Dans Voies de contour­ne­ment, comme en bien des pas­sages, Dieu prend la parole :

 

Non, non, Je n'ai besoin de rien ni de per­sonne
Ni de vaste palais ni d'horloge qui sonne
Bien que J'aie éta­bli ce triple encom­bre­ment
Que forment l'Énergie et le Temps et l'Espace,
Encore moins d'un Dieu qu'il faut à tout moment
Honorer : Je le suis et dès lors Je M'en passe.

 

Voici donc réunis ceux qui n'aiment pas tou­jours à l'être, les cer­veaux du C.E.R.N. et l'Université de Paris d'Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin, dans leur lyrique et vaine ambi­tion de com­prendre, et que le poète n'a d'autre voca­tion que d'admirer en la raillant.

Je citais Claudel ; bien qu'il en ait sou­vent le flam­boie­ment, Réda s'en sépare par l'absence de sérieux. Le mes­sage ter­rible est tem­pé­ré par l'humour. Voire de l'ironie, mais une « iro­nie lyrique » comme l'a écrit Marie Joqueviel-Bougea à pro­pos de l'oeuvre entière. Qu'ils sont nom­breux les éclats de rire, à la rime sou­vent. Prenons, à tout hasard, ou presque :

 

Supposons main­te­nant que l'astre soit assez
Massif et tous ses flancs étroi­te­ment pres­sés
Par une pesan­teur énorme : une bataille
S'engage alors entre l'étoile dont la taille
Diminue à mesure et cette pres­sion
Qui, de façon constante, aug­mente en fonc­tion
Inverse du car­ré décrois­sant de la masse.
D'avance elle a per­du ce com­bat où, tenace,
Toujours la gra­vi­té l'emporte et, dans ce cas,
Présente à l'astronome un sujet de tra­cas.

 

Je vou­drais par­ler enfin (der­nière gros­siè­re­té) de l'intérêt pra­tique de ce livre. Pour les glo­seurs, les sou­li­gneurs, ceux qui aiment empor­ter des cita­tions par devers soi, les teneurs de zibal­done qui sont de grands amou­reux éblouis, Jacques Réda, à chaque page ou presque, donne de ces for­mules, des solu­tions ver­bales à des notions com­pli­quées, des élans ver­si­fiés qui font tou­cher notre néant. En voi­ci une : le grand secret détale. Comme un lièvre. Piètres chas­seurs que nous sommes. Mieux vaut en rire !

 

Note : * quatre à quatre, comme dans ce qua­train don­né récem­ment dans Recours au poème :

« Annette, Jacqueline, et Michèle, et Monique

Nicole, Hélène (vous, peut-être, et qui demain ?) 
Recomposent
les traits de mon amour unique,

Son sou­rire qui ment, la dou­ceur de sa main ».
 

Lire Jacques Réda dans Recours au Poème

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