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J’ai été cette journaliste de guerre… (1/​9)

Par |2018-08-16T15:56:28+00:00 3 octobre 2012|Catégories : Blog|

J’ai été cette jour­na­liste de guerre en… Egypte

                                                                  Poème en neuf par­ties

 

Partie 1

Je tra­verse le Bazar de Khalili, la puan­teur du Caire,
épices ambrées et tapis fraî­che­ment tis­sés emplissent mes narines
de plai­sir ; ces images de pau­vre­té, de sexe clan­des­tin et de
t-shirts, ces images de men­diants, ces images du Tiers
Monde qui s’écroule tan­dis que le Premier Monde est à son aise,
ces images des rues de New York et des ruines de la ville, ces
images de l’Avenue A, de ses men­diants sur les trot­toirs et de leurs
petites petites tasses, ne me quit­te­ront jamais, ces images de villes
stra­ti­fiées, couche après couche, ville sur ville, toutes s’écroulent et
tombent dans ma bouche sur­réa­liste ; je les déguste puis je rentre en cou­rant
jusque dans les draps humides de l’hôtel où je pleure l’après midi, les
rues du Caire sont pleines de Hanumas abri­tés sous
de blancs Barakhanas, et les enfants en mules de plas­tique, ils
déam­bulent dans Giseh, qui n’est pas le quar­tier le plus pauvre, mais qui
s’écroule aus­si, je marche par­mi ces box fraî­che­ment bâtis,
ces hôtels aux pan­neaux tapa­geurs, aux planches tra­giques, tout
est écrit à l’envers et ain­si en est-il de mon des­tin ; dans mon
esprit je voyage dans les rues de New York : les mêmes
ruines, les mêmes bâti­ments aban­don­nés pleins de gens
pauvres, le même sang, le même saut dans la matrice
sémi­tique, la même bles­sure, sai­gnante.

Les voi­tures sont anciennes ici et vrai­ment mys­té­rieuses ; un visage, celui d’un
jeune homme qui m’attire dans sa minus­cule bou­tique : il est avide
de me vendre son or alors que c’est l’argent que j’aime parce qu’il a de
l’âme ! je dis « saba­hir » (bon­jour) à ma pauvre âme
qui se réjouit parce qu’elle est encore en vie et qu’elle res­pire avec
l’antique cité, 18 mil­lions de per­sonnes tra­versent la brume
mati­nale, le bus évite les cha­meaux,
Néfertiti dort ber­cée par ses rêves où elle des­cend les flots du Nil,
la reine  Hatshepsout cherche ses bas­kets, puis elle allume sa
Kent amé­ri­caine et recrache la fumée ; dans la ville,
un quar­tier qui s’appelle Zama Lek, avec son hôtel Hilton Ramsès, le
plus haut bâti­ment du Caire ; là où Ramsès s’est arrê­té Hilton a pris la
relève, la ter­reur, l’exploitation, le sen­ti­ment que les Latino-
Américains ont bâti les Hilton et les Sheraton, tout
comme Ramsès II a bâti les temples, tout comme Kheops
a bâti sa pyra­mide, en exploi­tant les pauvres, tout comme
le sanc­tuaire de Ra a été bâti, écla­tant de beau­té, les Grecs
l’appelaient autre­fois Héliopolis…

Je me retourne dans ma tombe et fais un rêve sai­sis­sant sculp­té par
les épe­rons de son ima­gi­na­tion cryp­tique : nous obéis­sons au soleil,
les dieux ani­maux, Anubis, Seth, Horus,
oiseaux, cobras, et chiens galeux, et puis
la fas­ci­na­tion s’évanouit.
De tout le Panthéon c’est lui que je pré­fé­rais :
on l’appelait Ptah, pro­tec­teur des artistes et des arti­sans,
et des voleurs et des voya­geurs, et j’aimais
Thot, patron des scribes et des écri­vains,
un dieu lunaire s’il en est !
mon vieil ami Aureus, sym­bole reli­gieux là-bas,
per­son­ni­fiait une cou­ronne royale,
le sym­bole du pou­voir et de la magie, l’œil du soleil,
à New York pour­tant, il lui fal­lait vendre de la came.

Images d’excréments, images de gloire ; images de la gloire
qui s’écroule sous le poids de l’oppression, pour reve­nir de nou­veau,
sous un autre nom, une autre forme, un autre masque ;
et un autre frag­ment d’âme.

Maintenant, je dois me convaincre de cette cer­ti­tude : j’ai déjà vécu là
autre­fois et j’étais un babouin, le dieu de la sagesse, Thot, mais
je devins aus­si Akhenaton et un rebelle,
j’entrai dans le soleil et la matrice était brû­lante, mon Ka était très
fati­gué : en forme de sta­tue, il est mon pro­tec­teur, une des formes de mon
âme qui a déjà par­cou­ru tant et tant de routes pous­sié­reuses,
la com­pré­hen­sion des men­diants, le refus de les oublier,
le refus de me voi­ler les yeux d’un rideau opaque,
les images d’eau, images de ruines immo­biles qui se dés­in­tègrent près du
lac, images d’une oasis verte faite de lettres hébraïques et arabes
écrites à l’envers, images de mon âme sous la forme de mon Ka
intime lu de gauche à droite et des pal­miers qui m’avaient
igno­rée parce qu’il n’y avait rien d’impur en moi, rien
que ce silence dans lequel je me plon­geai, dans lequel je me réjouis,
après tant de siècles, lorsque la civi­li­sa­tion était un ber­ceau,
et que je n’y étais qu’un enfant .
 

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