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J’aurais pu parler

Par | 2018-05-25T03:22:33+00:00 2 mars 2013|Catégories : Blog|

 

à Jean Breton

 

des six égor­gés du 16 mars
1962
du seul res­ca­pé caché dans les chiottes
avec la merde jusqu’au cou
              du 1er juillet
et de ma tra­ver­sée des youyous
du défi­lé des Fells qui tiraient en l’air
pour arri­ver à l’État-major du 24ème R.I.M.A.
et télé­pho­ner
au B.P.M. de Biskra
situé dans le fort
aux murs épais d’un mètre qua­rante

 

des gosses de qua­torze ans
qui vous bra­quaient
après l’indépendance

de la patrouille qui patrouillait
sans armes

 

du démé­na­ge­ment du bureau de Poste de Batna
du « Diable noir » qui por­tait deux 12/​7 sous les bras
et leurs deux caisses de car­touches
des salauds
qui se fai­saient sucer par des gosses
avant de leur per­mettre
de fouiller les pou­belles
de celui qui se tira une balle dans le pied
pour être rapa­trié

des sui­ci­dés au P.M.
pen­dant la garde

 

de celui qui ven­dait des treillis léo­pards au F.L.N.
à cause de sa maî­tresse

des calots vio­lets des gars de Tindouf
où quatre mois font huit
sans cour­rier

 

du jésuite mépri­sant nos beu­ve­ries
et nos chan­sons paillardes
du sémi­na­riste à qui l’on apprit
à égor­ger une sen­ti­nelle
pro­pre­ment

du déser­teur par amour
taillé comme un hal­té­ro­phile
du déser­teur à vélo
             jusqu’à Alger
du déser­teur giflé par un offi­cier
             des conne­ries du camp d’Auvours
figures impo­sées

 

de celui qui creu­sait sa quille
pour y cacher un P.M. démon­té
pris à l’ennemi qu’il disait

des har­kis fai­sant la queue au « Bureau des Effectifs »
et que l’on a condam­nés à mort
en les aban­don­nant en Algérie

 

de ces deux quillards soûls se bat­tant au cou­teau
torse nu   à la loyale   tu parles

du vague­mestre au pied d’acier
de Stalingrad
du capo­ral alle­mand
endet­té pour quinze ans de solde
du Polonais qui buvait de l’eau de Cologne
enri­chie du tord-boyaux des rations de com­bat
de cette bagarre entre légion­naires
à cause d’une main au cul
sur la femme unique
            de mon errance sur les toits du bor­del mili­taire
à la recherche d’un copain plus soûl que moi

 

de ces putains d’étoiles quand on mon­tait la garde
merde les étoiles   la voûte étoi­lée
et nous der­rière le phare avec le flingue
à guet­ter les ombres inno­centes
et le bruit des bidons d’essence

de la bar­baque des mar­chés arabes
pleine de mouches
              et plus propre
que le cadavre
              des dis­pa­rus arabes

 

de mon retour à Paris
du flirt avec la gamine
dans le train de Marseille
                de mes parents qui avaient peur
et moi
« Ah ! les salauds Ah ! les salauds ! »
dans un san­glot de trois secondes
qui dure encore
avec la honte, etc.

 

 

Extrait de La Villa des Roses (édi­tions Librairie-Galerie Racine, 2009).

 

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