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JE ME DEMANDE SI LA NUIT LENTE

Par | 2018-05-20T15:46:26+00:00 5 décembre 2014|Catégories : Blog|
 
  JE  ME  DEMANDE  SI  LA  NUIT  LENTE
  (in  “EXISTE  ALGÚN  LUGAR  EN  DONDE  NADIE” )
    (2012)
 
 
 
      (…)avec l’eau qui voit tout, 
      mais ne se sou­vient de rien.
      Lucian Blaga, Canción del agua
 

Traduction en fran­çais : Jean-Yves Bériou

 

 

Maintenant que nous savons  en quoi le feu nous trans­forme
et que tout est feu dans le corps de la flamme,
main­te­nant que tu tra­verses des sai­sons égales à des sai­sons,
que des scènes chan­geantes réclament ton appa­ri­tion ;
main­te­nant que la trans­pa­rence s’annonce depuis l’eau
et depuis l’air qui des­cend,
main­te­nant c’est ton image que je veux arra­cher au corps pal­pi­tant des ombres.

Tu étais fils du soleil et, comme le soleil,
un arbre impas­sible qui dévore la queue de la nuit.
Jamais la mort ne logea dans tes paroles,
ni le sang sur le dos bles­sé de la nuit
où nous n’avons été qu’une seule étreinte dans un seul corps.

Maintenant que tu ne t’éteins pas dans la chair de la flamme
et que ton incen­die répond à un autre ciel tout au dedans de moi,
je palpe les racines du corps de miroirs qu’était la nuit de ta nuit,
désor­mais ville sans rues où tout n’est qu’un jar­din sans ombres ;
main­te­nant que tu es un corps pal­pi­tant d’ ombres,
rien de plus qu’une étreinte pro­pice mais pas­sa­gère,
je brûle ma parole  comme une pierre que l’on dur­cit au feu.

 

À toi qui n’as pas par­cou­ru la nuit avec moi,
à toi qui de la nuit n’es jamais reve­nu,
à toi qui es pas­sé de la nuit au hur­le­ment de tes chiens,
à toi qui reviens de la nuit quand je ne t’attend plus ;

oh, nuit mère où nous allons,
nuit mère de la nuit que je conjure avec les voix du chant !

À toi la para­bole noc­turne de l’année vénu­sienne,
avec ses huit jours de deuil,
pour sor­tir au bout de la nuit,
vers la trans­pa­rence ves­pé­rale.

 

 

Nous mar­chons sur des eaux en feu
avec l’eau peu­plée de reflets
et l’arbre sec de mon père :

parole dur­cie
comme l’acier dur­ci dans le feu.

 

 

Avant que la nuit com­mence,
toi et moi nous pré­pa­rions le chant,

puis tu devins Nuit
et mon corps lettre pour le chant. 
 

 

 

Langage en feu qui ne se sou­vient d’aucun autre état,
fleuve vorace arrê­té par les sables,
comme un sen­ti­ment que tu caches fait tres­saillir des eaux 
dans la rade, où la nuit sonne l’alarme,
le vais­seau qui nous sauve.

Lente cor­ro­sion d’eaux stag­nantes.
Tu es aujourd’hui un mot confié aux cailloux,
un nageur qui demeure dans les eaux pares­seuses.
Telle une eau pares­seuse, passent les heures.
une eau pares­seuse qui ne connai­tra jamais le repos.

 

 

Depuis ton voyage sous l’étang
toute eau est mys­tère,
rumeur qui tombe comme l’eau.

 

 

Nus, dénués de père,
la nuit a recou­vert nos hontes.

Des mois après,
la même nuit t’a désen­gen­dré
dans une nuit plus loin­taine ;

désor­mais je ne dis pas nuit mais arbre ren­ver­sé,
ses hautes branches dans la terre.

 

Durant toutes ces années nous avons recueilli des mots pour le chant,
nous avons don­né leur nom propre à nos voix
et aux soirs où nous n’avons été qu’une seule ombre dans l’étreinte ;

durant des lustres nous avons com­po­sé et ordon­né,
avons ramas­sé d’étranges miné­raux pour le vent,
et quand tout était prêt pour le chant
j’ai dû chan­ter seul la chan­son qui n’en finit jamais

 

Dans le trem­ble­ment de la soi­rée
dans la lumière lim­pide d’automne
un feu s’allume
lim­pide dans sa lumière :

ton cœur non sou­mis au temps dans le trem­ble­ment de la pen­sée.

 

 

 

Vint alors la nuit jusqu’à la berge de la vie.
Obscure ivresse en moi jusqu’à l’étang :
ton corps et le mien,
à jamais la même étreinte qui sur­vit à demi.

Mais nous n’étions alors que des attri­buts du père.

 

Mais tu existes, voya­geur de la rivière
et la rivière existe,
soi­rée à jamais mémo­rable
où j’appris à cou­rir sur les pierres des rivières.

Pierres de la rivière qui furent un lit
là où la len­teur enflamme l’animal de la mémoire.
 

 

 

 

Les habi­tudes ambigües de l’air
annoncent une eau qui ne se laisse pas voir,
mais je la sens encore qui tra­verse tout ce vert,
mais j’en refuse encore le calme
et je refuse de plon­ger de nou­veau mes mains
sous son voile appa­rent.

Tu es tou­jours cette eau au cours pares­seux,
cet espace sou­dain de l’absence que j’ai appris
à tra­ver­ser des deux mains sans y tou­cher.

Rien qu’une petite branche,
à peine le cra­que­ment de l’eucalyptus entre les doigts,
agi­ta le miroir lisse de ton séjour,
et apai­sée ton absence se rap­pro­cha
en flot­tant vers mes mains.

Mais c’est inutile :
j’en suis encore à par­ler au limon mater­nel,
une lumière d’amour me pénètre
et dit par ma bouche :
« Ne m’appelle plus, mère,
il n’y a pas d’ange, il n’y a pas de feu, mais il n’est plus qu’exil,
rien qu’une petite branche qui embaume ! »

Ce n’était pas des eaux de cendre, ni une col­line
que les arbres nus recou­vraient de lumière de plomb ;
c’était une triste splen­deur de soleil bru­tal,
pas plus haute que le muret effon­dré sous tes pieds.

Une paresse de dimanche appor­ta la nou­velle :
ton absence, aujourd’hui l’ocre pro­lon­ga­tion
de tra­vaux noc­turnes qui ne s’endorment pas,
tels les esprits du vin.

 

 

 

Un autre vent avive la même flamme,
la même flamme est aujourd’hui un chant
qui brûle dans la sub­stance même du poème.
Corps hal­lu­ci­né ne ces­sant de par­ler par ma main,
ins­tru­ment dans lequel pal­pite la flamme
qui n’est pas aujourd’hui un corps.

Tu sur­gis dans un ciel
où inutile tremble encore la matière du désir ;
un autre vent nour­ri­ra ta flamme 
où s’accomplissent la pré­mo­ni­tion
et les pro­messes du chant.

 

 

Mais l’eau au père jamais n’appartient,
elle est au frère qui coule, pure haleine.

 

 

 

Arrache ton image au feu, juste une minute,
viens accom­plir à mon côté ton rite du salut,
et gran­dis dans mon étreinte comme une calme étoupe
dans la chair urgente de la flamme.

Il y a une soif qu’on n’éteint pas,
c’est du feu au centre du tor­rent ;
une flamme qui brûle à jamais,
que n’éteint pas même la course de l’eau.

Reviens, reviens,
bran­dis ton épée brû­lante d’ange exi­lé de sa propre lumière.

 

 

 

.

Ni l’étreinte de sa lumière
ni sa lumière qui t’obscurcit le regard
ne peuvent t’enlever les pierres du ruis­seau,
et encore moins le fruit qui mûrit
dans le prin­temps de tes mains :

c’était la tié­deur du soleil,
la tié­deur de l’œil solaire qui éclai­rait la fille,
elle te mon­trait en elle les fruits des bois,
toutes les filles par­mi les pierres
brû­lantes du ruis­seau.

 

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