> Jean-Pierre Faye : poèmes choisis

Jean-Pierre Faye : poèmes choisis

Par | 2018-05-26T21:49:43+00:00 6 novembre 2013|Catégories : Blog|

 

Sève

Soir lour­de­ment tis­sé de mys­tère étouf­fant
O nuit aux san­glots pourpre et or sourd de veilleuses
dans le temple irra­diant de noir de l'infini
(et là-haut mon regard les houles de l'ombre)

j'entends les falots nos­tal­giques des berges
chan­ter leur étin­celle infime vers les cieux
au-des­sus de l'eau que leurs racines vrillent
leur reflet d'or leur ombre non encore éteinte
(mais ces fon­taines de lumière épa­nouies
jaillis­sant de puits de beau­té hypo­géenne)

sève mon­tée du soleil mort sève pro­fonde
la lumière jaillit au fris­son­nant feuillage
du tremble beau fait d'onde et fuse vers la fleur
lunaire fleur de gel éclose miné­rale

(inédit, 1940)

 

*****

 

Orphée  1

mon pied fou­la les sables de l'ombre
qui ont enla­cé mon haut effort
ô ma peine san­glo­tante, ô sombre
noir encor si brû­lé par ma mort

la nuit m'a bu, opaque silence
dur et l'âpre vide de mon deuil
soli­tude où neige mon absence
je mur­mure ta pré­sence au seuil

nu des enfers où je cher­chais l'être
où la voix la plus mienne résonne
ô toi si loin que j'appelle encore

et ma soif baise un froid de fenêtre
où je ver­rai là-bas qui fris­sonne
toi, le très blanc che­veu d'une aurore

(inédit, 1941)

 

*****

 

Orphée  II

Ces uni­vers bleuis dans mon regard
Tant d'atmosphère étran­ge­ment épaisse
Nuit, vous apeu­rée de pas diurnes,
Venue ain­si en geste dif­fi­cile
− Mon geste lourd où coa­gule l'ombre
Et quels épais che­mi­ne­ments de sève
Où coule en moi ma vie et ma fer­veur
Contre ce bois de nuit humide, longue.
Où creu­se­ra ma joie en tant de peur
(Ma quête avide et blanche dans ma main)

Mes coeurs de sang écla­tés sur le ciel
Demain, là-bas où san­glote ma soif
A des confins de soleil et de vagues
En une ivresse, âcre de pol­len
− Ce sang réel à bruire dans le rêve

(inédit, 1943)

 

*****

 

Terre forte, à mon pas tu chantes l'évidence
Identité enfouie, obs­cure miné­rale
Preuve de pierre, dure et juste réso­nance
Je suis bien là, ce temps appuyé sur un sol,
Un pied d'homme, et mon bras qui fait presque le ciel,
 

Mais cette ombre étouf­fante où lutte mon regard
Autour de moi tis­sée sans cesse et quelle nuit
Ivre ! comme une larme où ruis­selle le monde
vous les choses au dehors, ah quand j'appelle
L'espace devant moi défer­lé que je sonde
Jusqu'à ce heurt tant pres­sen­ti de vos contours
Vous dures, mais tant d'ombres molles où chan­celle
Ma marche de clar­té qui foule du som­meil
Captive étran­ge­ment de ces réseaux d'étoiles
Trop proches sur mes yeux aux dou­ceurs de pau­pières
Prison étroite aux murs plus loin infi­ni­ment
Titubant d'infini si lourd, mon haleine
Et qui marche en moi-même, moi éper­du­ment

Cette étreinte tou­jours de ma main dans la mienne

 

*****

 

Au bout de moi, serais-tu là, ton visage
Et ton regard réel chan­tant dans mon regard
Tes yeux feraient l'écho de ma musique
Un corps lourd nour­ris­sant de sève ton image
Désir  ma soif de sœur nouée à ton étreinte
Ma main pleine d'un poids de blan­cheur et de rire
Toi dans ma nuit si déses­pé­ré­ment creu­sée
Comme quête d'aube d'eau par­mi les sables
Chose vraie devant moi loin­taine infi­ni­ment

 

L'horizon blanc là-bas déferle, recu­lé
Mon pas com­bat tou­jours cette asphyxie de sable
Et tant d'aveugle effort noué à une épaule
Si dure­ment, qui va se défaire en nuit
À mon haleine viennent vivre les choses
Où vit un fris­son d'herbe et d'étoiles
Un souffle d'homme où l'ombre est éclose
Glaciale morte dans les blan­cheurs d'altitude
En quelle paix, comme une dalle Solitude
Ma main est seule à recon­naître mon visage

 

*****
 

Trilogie vio­lence

. . .
Ces oiseaux qui venaient cou­cher dans mon som­meil
Et y fai­saient un lit de cha­leur et d'images
Et puis ils s'endormaient chan­teurs en moi, pareils
Au vent doux, à souf­fler ain­si sur mon visage
Ou ces plis de la mer soyeuse de som­meil
L'aube douce venait souf­fler sur mon visage
. . .
 

(inédit, 1943)

 

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Hiroshima

décombres, corps tor­du par un som­meil
de feu gei­gnant à peine au ras du sol
− car il sait mieux par­ler par un mutisme
bru­tal et affa­mé, nour­ri de chair
vivante, de contour
où le sque­lette len­te­ment prend la parole
car ces corps sont vivants, cette bles­sure
vit et mange en eux à même l'être
où la mort brûle à l'étouffé

les mort sont pris à leur mou­lage déchi­ré, mais ici vivent
des corps réduits à cette étrange nour­ri­ture
tout dévo­rés vivants par leur faim close, et la brû­lure
qui lève un abîme dans leur chair
(car c'était là ce bref visage des­si­né
sur por­ce­laine, ces accents aigu et grave d'un regard
et l'ironie des yeux obliques)
                                                                                                ici dorment
des paniques de chair immo­bile, des char­niers
où la vie rêve encore des faims avares
où le visage est sty­li­sé par l'épouvante

(inédit, 1945)

 

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Meute 

Le cerf entre les remor­queurs
remon­tait à contre-cou­rant
le cor son­nait en se leur­rant
sur le geste des docks moqueurs

Les grues sans air répro­ba­teur
se pen­chaient sur les chiens gei­gnants
dagues et Bessemers sai­gnants
le nœud cou­lant des sau­ve­teurs

Mais la nuit lacé­rée d'usine
sif­flait tout haut entre ses dents
un hal­la­li à contre-temps

sur­pre­nant le Droit de sai­sine
les Faunes les Eaux et Forêts
les hon­neurs aux pieds per­fo­rés

(édi­tions GLM, 1960)

 

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Mélusine  Sextine

Nous dan­sons   sur la roue
vous êtes  au centre de la roue du temps
le centre des pen­sées est le cœur du lien
il lie notre pen­sée au centre du sens
le sang de la pen­sée se voit
à la fer­veur de son centre

en pen­sée vient se joindre le feu à ce centre
sans que les jambes deviennent   divi­sées sur la roue
elles attendent de des­cendre  où le feu se voit
sans se divi­ser et faire  mettre à nu le temps
et tour­ner dans le tour qui va au sens
à l'ombilic du songe se retourne le lien

elle vient et demande le corps qui fait lien
elle avance la danse   au centre
et s'en nour­rit jusqu'au sens
les insup­por­tables : qu'en éclate la roue
au joint de leur rayon : cela qui se voit
dans la brû­lure  et sur le nu du temps
 

elle demande s'il n'est donc plus de temps
qui s'allonge et la relie au lien
la roue la tire et la tourne hors du centre
au corps où elle entre par les yeux et voit
et elle le touche ici   au bord du sens 
elle remue le mou­ve­ment   au fond de la roue
elle ser­pente rayonne les jambes mou­vant la roue
la che­ville bur­lée et le corps tout dans le temps
il avance     en fer     et la fend au sens
le temps s'encloue  et brave son attache par le lien
elle a dit le cri       qui avance vers la voie
et qui la joint       et la pro­longe jusqu'au centre

 

qu'est-ce donc là qui se pour­suit jusqu'à son centre
s'il divise ses jambes      au remue de la roue
il lui demande le corps qui ouvre la voie
et casse l'arbre machine au conte du temps
sa main la tire au fond       pour dor­mir le lien
et il la déplie : il change     et voit     le sens

 

 

 

 

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