> Jean-Pierre LEMAIRE : Le pays derrière les larmes

Jean-Pierre LEMAIRE : Le pays derrière les larmes

Par |2018-08-16T10:48:17+00:00 20 septembre 2016|Catégories : Critiques|

 

Le der­nier opus de Jean-Pierre Lemaire est arri­vé avec les pre­mières vio­lettes et un goût de miel retrou­vé au sor­tir de l’hiver. Comme les cadeaux que nous offrons sont sou­vent ceux que nous sou­hai­te­rions pour nous-mêmes, nous pou­vons pen­ser que ce choix est com­po­sé des poèmes les plus chers à leur auteur.

Je conseille­rai de ne lire qu’à la fin, l’excellente et très com­plète pré­face de Jean-Marc Sourdillon pour entrer vierge dans ce recueil.

La clé la plus utile est sans nul doute ce pre­mier poème inti­tu­lé très jus­te­ment « Préface », dans lequel nous trou­vons en éclats, telles les pièces d’un puzzle, ce qui sera lon­gue­ment recons­ti­tué par la suite : enfance, héri­tage fami­lial, appren­tis­sages, écri­ture, cou­leurs du jour, pay­sages fami­liers, spi­ri­tua­li­té, voix de la Sagesse, mis­sion du poète… Je me limi­te­rai à une approche sen­sible, un peu lacu­naire compte tenu du grand nombre de poèmes de ce recueil, un peu désor­don­née car lorsque je me plonge dans un aus­si dense et beau bou­quet de poèmes, la tête me tourne un peu…

Un gen­til désordre aus­si dans ce recueil au sein d’une struc­ture des plus ordon­née puisque les poèmes nous rap­pelle Jean-Marc Sourdillon, s’y pré­sentent dans l’ordre dans lequel ils ont été écrits, que la voix n’a pas chan­gé au fil des ans.

Désordre car si nous croyons faire d’emblée la connais­sance de celui avec lequel Jean-Pierre Lemaire dia­lo­gue­ra nous com­pre­nons très vite qu’il ne s’agit pas d’un dia­logue, mais d’une poly­pho­nie. Après les courts récits d’enfance, un tutoie­ment appa­raît, vite brouillé. Va-et-vient d’une parole aimante qui a besoin de sor­tir du sin­gu­lier et d’englober le plus grand nombre car le poème nous ques­tionne direc­te­ment et attend une réponse :

 

Quand on longe les murs
on trouve un jour des hommes-portes

des hommes-fenêtres
par qui l’on voit le monde
le pay­sage et les autres hommes
ain­si par­fois à l’infini
En pas­sant der­rière eux
on finit par suivre
sans savoir un che­min
au bout duquel peut-être
tu t’ouvriras aus­si

 

Désordre ou mieux, per­pé­tuel ajus­te­ment : Pour sor­tir de l’ombre du mur/​il avait fal­lu se his­ser tout en haut et pour­tant… Nous voi­ci dou­ce­ment déposés/​par le jusant du jour/​un peu plus bas/​au niveau muet des meubles/​… Serait-ce que d’habitude/nous mar­chions légè­re­ment plus haut/​et que c’était cela/​justement/​être vivants ? Va-et-vient, mou­ve­ments, avan­cées dans les poèmes de Jean-Pierre Lemaire : Les uns voient des portes et res­tent sous le ciel/​ entre mer et montagne/D’autres les ouvrent…, fenêtres aus­si, murs d’air, fron­tières fran­chies. Il y a des trous que l’on s’efforce de com­bler mais qui pour­raient tout aus­si bien être élar­gis. Ne fait-il pas dire à la Sagesse : Ne comble pas l’excavation de ton cœur où les cycla­mens brûlent à feu couvert/​Garde l’entaille vive en ta mémoire/​si tu veux don­ner une chance à mes paroles. Rien n’est figé, tout est en per­pé­tuel deve­nir et il y a tou­jours dans les poèmes de Jean-Pierre Lemaire un geste qui ouvre et un qui referme, une dou­leur qui a besoin de s’affirmer avec force avant de s’apaiser.

Car ne nous y trom­pons pas, le pays der­rière les larmes est conquis de haute lutte et à tra­vers les récits qu’il nous livre, nous com­pre­nons que des évè­ne­ments per­son­nels très dou­lou­reux ont pro­fon­dé­ment mar­qué le poète.

Jean-Pierre Lemaire égrène les sai­sons comme les grains d’un rosaire, double che­mi­ne­ment de la prière, pré­sence sous-jacente qui tra­verse le poème, qui tra­verse le poète, que le lec­teur à sa suite per­ce­vra ou pas.

Dans la forêt verte et encore dorée,
en sep­tembre, le vent s’ouvre des cou­loirs
mys­té­rieux, à ras de terre, à mi-hau­teur,
et fait remuer une seule fou­gère
qui s’incline et salue, une seule branche
dont les feuilles pal­pitent silen­cieu­se­ment.
Sans le sen­tir, tu es sur son pas­sage.
Il fau­drait qu’il se fraie en toi une issue
et der­rière, à la suite, on ver­rait bou­ger
d’autres fou­gères, d’autres branches,
d’autres hommes peut-être.

 

Cheminement est le mot car l’on avance sans cesse dans cet agen­ce­ment de poèmes. On avance dans le temps et l’espace d’une vie d’homme pro­fon­dé­ment liée aux cycles de l’univers.

On revient sur les pas de l’enfance puisque C’est nous aujourd’hui/au sou­ve­nir des arbres/​qui sommes deve­nus plus petits. Comme si la nature célé­brée ouvrait cette porte au poète, lui per­met­tait de mesu­rer le peu de che­min par­cou­ru, car l’ultime dis­tance nous ne l’avons jamais fran­chie et que tu as gran­di mais la forêt te dépasse tou­jours… :

ou encore :

 

La forêt donne encore envie de gran­dir
comme si ton père au bout du che­min

allait de nou­veau te prendre dans ses bras
jusqu’à pou­voir tou­cher
le ciel avec ton doigt.

 

Comme si, à l’instar de la nature en automne, pour se pré­pa­rer à une nou­velle vie, il faille lais­ser …tomber/​ses feuilles, ses noix, ses pétales tardifs/​… non pour deve­nir un dieu dans l’Olympe/mais un homme plus nu devant le ciel plus grand.

C’est l’histoire d’un autre homme plus nu que Jean-Pierre Lemaire nous raconte à deux reprises, celui du Mont des Oliviers dont parle Marc dans son évan­gile, celui qui sui­vait Jésus puis s’enfuit dévê­tu, expo­sé, peut-être capable dans cet allè­ge­ment de voir et d’entendre ce qui lui était caché jusqu’à lors. Il y a ce qu’un poème dit et ce qu’il ne dit pas mais qu’il sup­pose, la réserve de sens conte­nue dans ses blancs, ses silences, nous dit Jean Marc Sourdillon. Et c’est pour­quoi la poé­sie de Jean-Pierre Lemaire est source, pour­quoi elle est limon. Pourquoi elle répond à cette néces­si­té dont parle la poé­tesse amé­ri­caine Jane Hirshfield quand elle dit : La poé­sie doit nous per­mettre de res­sen­tir com­bien nos des­ti­nées sont par­ta­gées, de nous sen­tir accom­pa­gnés et même si nous le savons, il est très dif­fé­rent d'être accom­pa­gné par les mots du poème qui ne sont pas des idées mais des expé­riences.

 

Expériences que le poète nous pro­pose de revi­si­ter à tra­vers le miroir qu’il nous tend mais cette fois en sachant que nous ne sommes pas seuls. Expérience inté­rieure mais aus­si souf­france infli­gée par la vie même comme dans ce court et très beau poème inti­tu­lé Deuil mati­nal :

 

Longs appels des coqs au-des­sus de la neige.
Eveillés avant eux par le télé­phone

nous voyons les mon­tagnes encore confuses
sous le ciel très pur. Elles sont toutes là
Mais nous n’avons pas le cœur à les nom­mer.
Elles-mêmes vou­draient déro­ber leur tête
déser­ter leur forme future au soleil
l’âme obs­cure, tapies sous leur man­teau de roc
comme là-bas le chien qu’il ne flat­te­ra plus.

 

Quoi de plus actuel et concret que ce mot « télé­phone », dont l’utilisation peur sur­prendre dans un poème, et qui fait bas­cu­ler le lec­teur dans l’expérience de la souf­france dont nous sommes aus­si témoin comme dans ce très beau poème inti­tu­lé Recouvrance dont voi­ci un extrait :

 

La gare blanche au bout du monde
les rues, les maga­sins où les gens font leurs courses

pour Noël, sans savoir que les rues sont des planches
jetées sur le gouffre

[… ]

l’ivrogne qu’on relève au milieu de la route
tumé­fié par sa chute, et sur le trot­toir

la femme en fichu qui ne veut plus de lui.

[… ]

 

Planches mais aus­si tré­teaux dont se serait cou­verte la terre alors que : On dit qu’en-dessous, sur le sol ancien/​où tombent les tickets, les jour­naux, les bouteilles/​vivent d’autres hommes accrou­pis dans l’ombre/mais nous n’entendons rien pen­dant la jour­née.

La com­pas­sion ne va pas de soi. Le poète est par­ta­gé entre le besoin de se pro­té­ger : Tu priais alors pour ne pas des­cendre, et celui de por­ter secours. Nous avons besoin d’un rap­pel à l’ordre pour nous sou­ve­nir que le but est de faire une seule terre.

Étrange vision que ces planches qui font pen­ser au poème 875 d’Emilie Dickinson.

 

I step­ped Plank to Plank
A slow and cau­tious way

Étrange vision aus­si que cette mai­son encore inache­vée/​qui n’empiète pas sur les mai­sons réelles/​ni les jar­dins autour…

C’est l’œuvre du temps nous dit le poète et la nôtre avec lui…

Bien au-delà de la méta­phore, ces repré­sen­ta­tions allé­go­riques puis­santes ébranlent le lec­teur et le mettent face à ses propres contra­dic­tions.
 

Mais le poète qui nous aide en ten­dant géné­reu­se­ment son poème qui va l’aider en retour ? La foi.

Lui qui dit avoir la chance de dire tu à Dieu, fait pour nous une relec­ture de la Bible en rap­pro­chant les faits de telle façon que, pris sur le vif, ils semblent faire par­tie de notre quo­ti­dien.

 

Nous ver­sons de nou­veau du vin dans les coupes
et les gens sont heu­reux, les mariés sereins,

sans ombre au visage. Nous n’en buvons pas
mais nous savons qu’il vient des jarres de pierre

où l’eau à chan­gé de cou­leur et de goût.
Le maître et sa mère au bout de la table
le savent mieux que nous…

 

Croire ou ne pas croire, n’est pas ce qui est deman­dé au lec­teur. Le sacré côtoie le pro­fane. Ils se nour­rissent l’un l’autre.

Les majus­cules sont tom­bées et dans la der­nière par­tie du recueil inti­tu­lé « Grains du rosaire » le poète va plus loin encore en fai­sant par­ler Marie.

 

Dieu
si petit en moi
hors de moi si grand.

 

Dix mots seule­ment qui ont la puis­sance évo­ca­trice d’un haï­ku.

Quant aux très beaux dia­logues avec la Sagesse, ils méri­te­raient à eux seuls un long déve­lop­pe­ment.
 

Il a sou­vent été dit que la poé­sie de Jean-Pierre Lemaire n’était pas aus­si simple et immé­dia­te­ment com­pré­hen­sible qu’il paraît. Nous pou­vons aus­si trou­ver dans ce très beau recueil, des poèmes à pre­mière lec­ture un peu obs­curs mais le poète qui en a dis­tri­bué géné­reu­se­ment les clés per­met au lec­teur d’y entrer non pas comme un voleur mais comme un ami atten­du, sim­ple­ment, avec fer­veur.

 

X