> Journal d’une guerre, de Mérédith Le Dez

Journal d’une guerre, de Mérédith Le Dez

Par | 2018-02-22T09:39:01+00:00 16 juillet 2013|Catégories : Critiques|

Journal d’une guerre est le troi­sième livre de l’auteure publié aux édi­tions Folle Avoine. On est impres­sion­né, avant même de l’ouvrir, par la beau­té de l’objet : la cou­leur de la cou­ver­ture, le papier… L’éditeur uti­lise encore la typo­gra­phie au plomb, ce qui est deve­nu plu­tôt rare.

Mérédith Le Dez vient de mettre un terme à l’aventure MLD (la belle mai­son qu’elle a fait naître et dont il a été ques­tion dans ce maga­zine, à l’occasion de la paru­tion du recueil de Dominique Sorrente notam­ment, C’est bien ici la terre, en 2012), mais elle n’en a pas fini avec la poé­sie, fort heu­reu­se­ment.

Dans ce Journal d’une guerre, tout est guerre, jusqu’à la jon­quille qui poi­gnarde l’hiver. Mais la guerre est sur­tout inté­rieure. On pense évi­dem­ment à La Guerre Sainte de René Daumal. Et pas seule­ment à La Guerre Sainte. Aux lettres qu’il a écrites aus­si. Celle datée de mi-octobre 1932, adres­sée à André Rolland de Renéville par exemple : « Ce n’est pas le cœur qui est trop jeune, c’est la tête qui est trop vieille. Si nous étions du même âge, dans mon bateau, si nous étions tous des sau­vages, dans ma car­casse, les beaux miracles que je ferais ! » Les hommes dont nous parle Mérédith Le Dez sont ses propres pen­sées, ses doutes, sa volon­té de croire encore, d’avoir confiance en ce qui vient. Certes, en appa­rence, ce n’est pas l’auteure qui s’adresse à nous :

 

Je ne suis tou­jours pas mort aujourd’hui

 

C’est un homme qui, à la tête de ses troupes, ne se sou­vient plus de la rai­son du conflit ; mais c’est elle néan­moins, elle aus­si. Lui nous raconte la boue, les bles­sures, les ampu­ta­tions ; elle évoque ce qui se joue au plus pro­fond de son être.

 

il y a dans mon crâne
des offi­ciers ivres et blêmes
des ser­gents affa­més
et la cava­le­rie des fan­tômes
qui se cherchent une épais­seur
une laine même mitée
à mettre sur l’épaule des nuits

 

La mort des sol­dats ren­voie à notre vide inté­rieur, à la nuit et au désert inté­rieurs, à notre sen­ti­ment d’être anéan­ti ; les tran­chées et les baïon­nettes, à la guerre qui se joue en nous et à cet enne­mi que nous sommes, qui nous empêche d’avancer.

René Daumal aus­si, dans La Guerre Sainte, parle de la « mul­ti­tude des enne­mis » qu’il héberge au plus pro­fond de lui : « Il y a des traîtres dans la mai­son, mais ils ont des mines d’amis ».

D’autres ponts peuvent être jetés entre les deux poètes. Quand Mérédith Le Dez écrit 

 

et puis tout à coup
arrê­tés au bord du monde
frap­pés de stu­peur
ils furent
mes sol­dats
mes doux sol­dats bruns
mes brutes rom­pues
à tous les crimes
pen­chés sur le spec­tacle
de l’horreur
et avec eux je trem­blais
nous étions
face au miroir

 

nous ne pou­vons nous empê­cher de pen­ser que la méta­phore du miroir est pré­sente aus­si dans le texte de Daumal : « […] il faut être soi-même, et aimer se voir, tel qu’on est. Il faut avoir bri­sé les miroirs men­teurs […]. Et cela, c’est le but et la fin de la guerre, et la guerre est à peine com­men­cée, il y a encore des masques à arra­cher. »

Cependant dans Journal d’une guerre, l’horreur à l’extérieur, reflet de ce qui se joue au plus pro­fond de nous, occupe une place cen­trale. Le poème de René Daumal a été écrit au prin­temps 1940, alors que la guerre fai­sait rage, mais René Daumal tourne le dos à cette guerre, pour se concen­trer sur son inté­rio­ri­té. Les yeux de Mérédith Le Dez, eux, vont et viennent de l’un à l’autre. En cela, les deux poèmes sont très dif­fé­rents. On pour­rait être ten­té d’ajouter que, contrai­re­ment à René Daumal, Mérédith Le Dez n’entend pas les bombes sif­fler au-des­sus de sa tête. L’époque est certes bien dif­fé­rente. En appa­rence tout du moins. La guerre fait rage encore. La liste des pays en guerre est longue sur plu­sieurs conti­nents. Et cer­taines de nos usines sont encore des usines d’armement. Mérédith Le Dez parle de ces conflits qui naissent ici et là, font le tour du monde inlas­sa­ble­ment.

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