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La baignoire d’Archimède

Par | 2018-05-20T17:39:50+00:00 9 décembre 2012|Catégories : Critiques|

La paru­tion de cette Anthologie poé­tique de l’Obèriou sous le beau titre de La bai­gnoire d’Archimède, titre pro­ve­nant de l’histoire même de ce groupe de poètes, est un évé­ne­ment poé­tique et lit­té­raire majeur. Le choix effec­tué par Henri Abril donne à lire des poètes russes res­tés incon­nus ou mécon­nus, y com­pris en Russie aujourd’hui. On découvre un peu ces poètes depuis l’extrême fin du 20e siècle, mais de manière éparse et spo­ra­dique. Ce n’est pas la moindre qua­li­té de cette antho­lo­gie que de réunir cet ensemble et ain­si de le refixer dans son contexte poé­tique et his­to­rique. Pourquoi ce silence ? Ces poètes furent inter­dits de publi­ca­tion de leur vivant et sou­vent phy­si­que­ment vic­times du sovié­tisme.

L’Obèriou (asso­cia­tion de l’art réel) a été créée en 1927. Elle n’existe pra­ti­que­ment plus dès 1931. On purge beau­coup en ce temps là au cœur de l’idéologie de l’avenir radieux. Henri Abril com­mence sa pré­sen­ta­tion par des mots d’une grande clar­té, à même de nous faire com­prendre de quoi il s’agit : « Imaginons que dadaïstes et sur­réa­listes, en France, n’aient pu publier qu’une poi­gnée de textes mineurs dans des feuilles confi­den­tielles, avant d‘être guillo­ti­nés ou expé­diés en Guyane ; et que leur œuvre n’ait été décou­verte et révé­lée au public que dans le brou­ha­ha du mil­lé­naire finis­sant. À peine conce­vable, sans doute. C’est pour­tant ce qui est adve­nu à l’Obèriou, un groupe de poètes qui, aujourd’hui encore, n’ont pas trou­vé toute la place qui leur convient dans la lit­té­ra­ture russe du 20e siècle. La dif­fi­cul­té tient peut-être jus­te­ment au fait qu’ils ont été absents du pay­sage durant des décen­nies, alors même qu’il ne leur avait pas été don­né de se mani­fes­ter à pleine voix de leur vivant, à l’inverse des grands noms de l’âge d’argent de la poé­sie russe, de Mandelstam et Goumiliov à Essénine, Tsvetaïéva, Akhmatova et d’autres qui furent sou­vent aus­si réduits au silence et vic­times de la répres­sion. Cette der­nière, cepen­dant, fut par­ti­cu­liè­re­ment bru­tale et féroce à l’encontre des poètes de l’Obèriou ».

Quiconque a une petite expé­rience de ce que fut le com­mu­nisme réel sait com­bien ce fut la grande tue­rie de l’âme des poètes, de l’âme de la poé­sie. Les petits ergo­tages d’un cer­tain pari­sia­nisme pré­ten­du­ment « révo­lu­tion­naire », aujourd’hui, les petites pos­tures de ceux qui en appellent au com­mu­nisme comme « ave­nir » sont des crottes mala­dives de petits bour­geois contem­po­rains.

Ces poètes, ces vic­times du grand bond en avant vers la conne­rie, s’appelaient : Damil Harms, Alexandre Vvédenski, Nikolaï Oleïnikov, Nikolaï Zabolotski, Igor Bakhtérev, Nikandr Tiouvélev, Konstantin Vaguinov et Guennadi Dor. Le silence, la tor­ture, les camps ou une balle dans la tête les ont assas­si­nés. Sans doute fai­saient-ils par­tie d’une espèce humaine à laquelle la « Grande Tolérance en marche vers le para­dis du Progrès » n’accordait-elle pas le droit à la vie. Il est de sur­pre­nants racismes incons­cients. Ce que l’amour des hommes ver­sion com­mu­nisme ne sup­por­tait pas, c’était que ces jeunes poètes, nés à la lit­té­ra­ture avec la « révo­lu­tion », ils avaient 20 ans, s’engagent en poé­sie et non au ser­vice de l’Etat. Bien pen­ser don­nait déjà des posi­tions près du chauf­fage en ce temps là. Réunis à Pétrograd dès 1925, ces poètes for­maient ce qu’Henri Abril nomme « la der­nière pha­lange de l’avant-garde russe ». C’est l’époque où le moder­nisme bouillonne entre « zaoum », néo-futu­risme, néo-expres­sion­nisme, supré­ma­tisme et cete­ra… Quelle époque ! Quelle liber­té. À tuer, à mas­sa­crer, évi­dem­ment, tant qu’à faire, au nom de la grande libé­ra­tion de l’homme. Ils sont arrê­tés, repris en main, incar­cé­rés, dépoé­ti­sés. Libérés dans les limbes de l’inexistant. Oubliée leur « Déclaration », sorte de mani­feste anti mani­feste, de 1928, dans lequel les obè­rioutes pro­cla­maient la néces­si­té d’un art réel­le­ment révo­lu­tion­naire, c’est-à-dire dépas­sant le cadre de l’Etat pré­ten­du­ment pro­lé­ta­rien. Aux fous ! À la mort.

En 1929, Harms conce­vait le pro­jet d’un alma­nach lit­té­raire (La bai­gnoire d’Archimède), la der­nière ten­ta­tive des obè­rioutes pour faire entendre leur voix. Le livre ne paraî­tra jamais. Le pre­mier congrès de l’union des écri­vains sovié­tiques met le « réa­lisme socia­liste » à l’ordre du jour, les che­mins de l’exil, de la pri­son ou du sui­cide s’ouvrent en grand. Cette volon­té d’abattre le réel de l’art, tout comme le sovié­tisme sont morts, le Poème est encore là. Comme les poèmes des obè­rioutes.            

Texte tra­duit de l’anglais et révi­sé par Sophie d’Alençon

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