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La langue des signes de Gérard Bayo

Par | 2018-02-24T12:37:50+00:00 16 octobre 2013|Catégories : Blog|

     La poé­sie ne serait-elle pas, avant tout, une langue des signes ? Gérard Bayo (77 ans) nous invite à le pen­ser dans ce recueil qu’il publie aujourd’hui et où ses poèmes, éco­nomes de mots, sont autant d’« annonces », de « marques », d’« indices » de « signes » sur ce qu’il advint à l’homme dans les grandes tra­gé­dies du 20e siècle.

Cette langue des signes, qu’il explore avec jus­tesse, ren­voie aus­si au lan­gage codé des sourds-muets qu’il évoque à la page 10 de son recueil. S’adressant à Edith Stein, née à Breslau et décé­dée à Auschwitz en 1942, il écrit : « Souviens-toi/des sourds-muets de Breslau, du langage/​des signes ». Car ce livre est, avant tout, pla­cé sous le signe de la mémoire. Mémoire des lieux. Mémoire des hommes et des femmes broyés par l’histoire. Les réfé­rences au des­tin juif sont notam­ment expli­cites : avec la figure d’Edith Stein, bien sûr, mais aus­si celle d’Etty Hillesum (morte, elle aus­si, à Auschwitz en 1943).

Dans ce recueil rôde aus­si l’ombre de poètes au des­tin tra­gique. C’est le cas de Paul Celan, dans une évo­ca­tion de sa ville natale de Tchernivtsi en Ukraine. Du poète hon­grois Janos Pilinzki, pri­son­nier de guerre au camp de Ravensbruck. Et aus­si de la poé­tesse russe Anna Akhmatova. « Où sont-ils tous pas­sés » ? inter­roge Gérard Bayo dans un poème évo­quant le camp d’extermination de Madjanek dans la ville polo­naise de Lublin. « Le ciel aussi/​est ouvert et vide/​les mots ne veulent/​ ou ne vou­dront bien­tôt rien dire ».

A pro­pos d’un livre de Gérard Bayo écrit il y a trente ans (Déjà l’aube d’un été, aux édi­tions Saint-Germain-des-prés), Philippe Jaccottet par­lait – dans un cour­rier à l’auteur – de sa « com­pas­sion sans pathé­tique » et de sa « fami­lia­ri­té sans mor­bi­di­té avec la mort ». Nous retrou­vons cette ins­pi­ra­tion dans La langue des signes. « Se peut-il qu’elle n’attende rien pour elle/​dans le fos­sé la vio­lette à la nuque/​brisée », écrit le poète. « A quoi voit-on/qu’on est mort ?(…) Les gars, à quoi voit-on/qu’on est vivant ? »

 Les der­niers poèmes du recueil esquissent une ouver­ture. Sur les décombres d’un siècle san­glant, il importe de renaître. « Seule est vraie/​ta résur­rec­tion (…) Sans croire en Dieu/​ni même au Christ, com­bien nous manque/​de ne pou­voir mourir/​les uns pour les autres ».