> La poésie de Rose Aüslander

La poésie de Rose Aüslander

Par | 2018-02-24T01:36:29+00:00 31 août 2012|Catégories : Critiques|

Les poèmes choi­sis pour le recueil Blinder Sommer sont des textes parus à Vienne en 1965. Rose Ausländer avait alors soixante-quatre ans et, mal­gré les vingt années qui la sépa­raient de la guerre, souf­frait encore de bles­sures non refer­mées. La Shoah est omni­pré­sente dans ses textes.
 
  Les étran­gers

Des che­mins de fer amènent les étran­gers
ils des­cendent regardent autour d’eux
On voit dans leurs yeux per­plexes
nager des pois­sons apeu­rés
[…]

Seuls les sou­ve­nirs des moments qui ont pré­cé­dé la tra­gé­die apportent un peu de paix. La poé­sie de Rose Ausländer se teinte alors de nos­tal­gie.

Il y a de cela bien des anni­ver­saires
quand la terre était encore ronde
(pas angu­leuse comme main­te­nant)

(extrait du poème inti­tu­lé Enfance I)

L’enfance de Rose Ausländer est peu­plée d’anges, de lutins. La nature – rivière, feuillages, rosée, blés, vaches, ton­nelle, rai­sins – est un ber­ceau dans lequel tout est dou­ceur, don, chant. Les hommes – des juifs d’Europe de l’Est : les has­si­dim – forment une joyeuse com­mu­nau­té.

le rab­bi en caf­tan et stra­mel
entou­ré de has­si­dim aux yeux bon­heur

(extrait du poème inti­tu­lé Pruth)

Quand ce monde dis­pa­raît bru­ta­le­ment – et long­temps après qu’il l’ait fait –, Rose Ausländer écrit pour sur­vivre.

Lorsqu’elle com­pose les poèmes réunis dans Kreisen (entre 1970 et 1974), quelque chose a chan­gé : Rose Ausländer a retrou­vé l’espérance. Ses poèmes sont, pour la plu­part, plus lumi­neux que ceux édi­tés pré­cé­dem­ment. On com­prend que la nature a été son prin­ci­pal sou­tien : les arbres, la lumière… Pour ce qui est de la forme, rien n’a vrai­ment chan­gé : le lan­gage et les vers res­tent simples – ils vont à l’essentiel -, la plu­part des textes sont courts.

Tu peux te réjouir
du des­sin par­fait de la rose
tu peux dans le dédale vert
te perdre et te retrou­ver
sous une forme plus claire

(extrait de Réconciliation)

Cependant, il reste des traces du désastre pas­sé : des cendres et des fan­tômes. Rose se réjouit sans jamais oublier. Et son écri­ture reste, jusqu’au der­nier poème, fra­gile comme un mur­mure.

 

Trois poèmes

 

Kindheit I

Vor vie­len Geburtstagen
als unsre Eltern
den Engeln erlaub­ten
in unsern Kinderbetten zu schla­fen –
ja meine Lieben
da ging es uns gut

In jedem Winkel
war ein Wunder unter­ge­bracht :
Heinzelwald Berg aus Marzipan
Fächer in dem der Himmel
gefal­tet lag

Ja meine Lieben
da hat­ten wir viele Freunde
Begüterte wir konnten’s uns leis­ten
einen Stern zu ver­schen­ken
eine Insel
sogar einen Engel

Vor vie­len Geburtstagen
als die Erde noch rund war
(nicht eckig wie jetzt)
lie­fen wir um sie herum
auf Rollschuhen
in einem Schwung
ohne Atem zu schöp­fen

Ja meine Lieben
im Eswareinmalheim
da ging es uns gut
Die Eltern flo­gen mit uns
in den bes­tirn­ten Fächer
kauf­ten uns Karten ins Knusperland
und sporn­ten uns an
die Welt zu ver­schen­ken

Enfance I

Il y a de cela bien des anni­ver­saires
du temps où nos parents
auto­ri­saient les anges
à dor­mir dans nos petits lits –
oh oui mes ché­ris
la vie alors était douce

Le moindre recoin
cachait un miracle :
forêt de lutins mon­tagne en mas­se­pain
éven­tail dans lequel le ciel
était ran­gé plié

Oh oui mes ché­ris
nous avions alors beau­coup d’amis
Riches nous pou­vions nous per­mettre
de faire don d’une étoile
d’une île
ou même d’un ange

Il y a de cela bien des anni­ver­saires
quand la terre était encore ronde
(pas angu­leuse comme main­te­nant)
nous tour­nions autour
sur des patins à rou­lettes
d’un seul élan
sans reprendre souffle

Oh oui mes ché­ris
au pays d’il-était-une-fois
la vie alors était douce
Nos parents s’envolaient avec nous
dans l’éventail étoi­lé
nous offraient des billets pour le pays des délices
et nous encou­ra­geaient
à faire don du monde

(in Blinder Sommer /​ Été aveugle)

  
Damit kein Licht uns liebe

Sie kamen
mit schar­fen Fahnen und Pistolen
schos­sen alle Sterne und den Mond ab
damit kein Licht uns bliebe
damit kein Licht uns liebe

Da begru­ben wir die Sonne
Es war eine unend­liche Sonnenfinsternis

 

Pour qu’aucune lumière ne nous aime

Ils sont venus
por­tant dra­peaux acé­rés et pis­to­lets
ont abat­tu toutes les étoiles et la lune
pour qu’aucune lumière ne nous reste
pour qu’aucune lumière ne nous aime

Alors nous avons enter­ré le soleil
Ce fut une éclipse sans fin

(in Blinder Sommer /​ Été aveugle)

 

Mein Gedicht

Mein Gedicht
ich atme dich
ein und aus

Die Erde atmet
dich uns mich
aus und ein

Aus ihrem Atem gebo­ren
mein Gedicht

 

Mon poème

Mon poème
je te res­pire
ins­pire expire

La terre
te res­pire me res­pire
expire ins­pire

Né de son souffle
mon poème

(in Kreisen /​ Cercles)

 

 

Rose Ausländer naît en 1901 en Bucovine, un ter­ri­toire aujourd’hui à che­val sur l’Ukraine et la Roumanie. Sa famille est juive, de langue alle­mande. Elle meurt à Düsseldorf en 1988. En juillet 1941, les troupes nazies entrent dans sa ville, Czernowitz, et y ins­taurent un ghet­to. C’est à ce moment-là qu’elle entre en poé­sie – grâce aux textes de Paul Celan notam­ment (qui s’appelait alors Paul Antschel). Elle res­te­ra l’amie de Paul Celan, devien­dra celle de Nelly Sachs. Elle doit sa gloire tar­dive à un édi­teur alle­mand, Helmut Braun (édi­tions Fischer Taschenbuch Verlag).