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L’après-midi de l’éléphant

Par | 2018-05-25T03:31:44+00:00 14 décembre 2014|Catégories : Blog|

 

À mon ami, le poète Nicolas Stix
                                               où il sou­haite qu’il soit.

 

Te sou­viens-tu, Nick, de l’après-midi de l’éléphant ?
tu étais acca­blé par le énième refus
que cette femme mariée déjà mère de quatre enfants
t’avait expri­mé par télé­phone
l’unique qu’elle t’avait oppo­sé depuis alors onze ans au moins
quand elle était céli­ba­taire elle te jetait cela à la face
et tu étais irri­té vrai­ment fâché
parce que j’arrivai à une heure tar­dive
et que je t’avais lais­sé seul dans l’énorme New York
une autre heure de plus livré à toi-même
ni mon taxi ni mes excuses ne cal­mèrent ta rage anglo-saxonne
tu disais qu’on est seule­ment seul dans les grandes villes
te sou­viens-tu, Nickie, de l’après-midi de l’éléphant ?
des abon­dantes pluies et neiges et pié­ti­ne­ments
de chaus­sures ita­liennes et de sou­liers de sport
qui pas­sèrent par ce coin du Village
mais elle, elle n’a pas encore oublié l’après-midi de l’éléphant
toi, tu me ser­mon­nais dans ton anglais algide
sans te rendre compte que moi aus­si j’étais abat­tu

et alors cette ombre énorme

tu par­lais de l’ennui des villes
de la mélan­co­lie jaune qui s’installe
à l’ouest du pont de ton Brooklyn
et des jeunes femmes qui tra­versent seules
et en auto­bus les laby­rinthes soyeux de Central Park
le cap sur ces quar­tiers où le chauf­fage les fait défaillir

et alors ces enjam­bées majes­tueuses

tu te plai­gnais de n’avoir pas été inclus dans cette antho­lo­gie
et disais que son mari était chauve
pro­non­çait le z à l’espagnol et des­si­nait des his­toires pour enfants
l’idiot des bandes des­si­nées répé­tais-tu
l’idiot des maga­zines pour la jeu­nesse répé­tais-tu
tan­dis que les gens
ils sont tou­jours alertes les gens
par­taient en cou­rant sur le trot­toir
ren­ver­saient les chaises
et oubliaient la pré­sence des enfants dans leur course folle
tu disais que la rou­tine est une vieille aveugle
qui men­die quelques pièces à Bond Street et à Harlem
et que tout le monde la reçoit en sa mai­son

alors ce gros tas l’énorme
res­ta arrê­té près de notre table
en ce coin désert tan­dis que le cais­sier
trem­blant appe­lait la police

cinq mille kilos de jungle paci­fique
écra­sa l’asphalte une immense épi­pha­nie grise
de quatre mètres de haut avec cette curieuse trompe
ter­mi­née par un doigt à la pointe
qui essayait de goû­ter les fruits tom­bés des tables
et fai­sait val­ser en jouant les nappes salies

il écra­sa dans sa fuite de quelque cirque ou du zoo
cette vieille men­diante qui angoisse
les gens oppri­més dans leur mai­son
il nous regar­dait sans crainte comme toutes les choses
qui répètent en sou­riant qu’elles sont amies de l’homme.

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