> Laurent ALBARRACIN : “Le Grand Chosier”.

Laurent ALBARRACIN : “Le Grand Chosier”.

Par | 2018-05-23T17:05:48+00:00 14 avril 2016|Catégories : Critiques|

 

 

            Le Grand Chosier évoque irré­sis­ti­ble­ment, par le titre même, Le Parti pris des choses de Francis Ponge (1942). Si un her­bier est un recueil de plantes, séchées et soi­gneu­se­ment conser­vées après iden­ti­fi­ca­tion, le cho­sier (beau néo­lo­gisme) serait un recueil de choses iden­ti­fiées par le poème. D'ailleurs, Laurent Albarracin ouvre son recueil par un étrange (mais pas tant que cela) poème inti­tu­lé Grappin d'abordage dans lequel il expose sa méthode : "Prenons-le comme grille pour le lire" (le grap­pin d'abordage) tout en s'interrogeant sur le dit grap­pin qui est "un grap­pin d'incongru, avant que d'être d'abordage". Et Laurent Albarracin de tour­ner autour de l'objet lin­guis­tique grap­pin pour mieux le cer­ner…

            Albarracin essaie de sai­sir les choses, de cap­ter leur irré­duc­ti­bi­li­té à ce qui n'est pas elles. Par les moyens du poème car il laisse le sens concep­tuel de cette ten­ta­tive à la phi­lo­so­phie ou à la méta­phy­sique : il ne faut pas dès lors s'étonner de l'approche ver­bale de ces choses : qua­si-homo­ny­mie ("La dra­gée contient son tra­jet. Elle est le drain de la tra­chée" ou "L'oignon est un moi­gnon…"), la des­crip­tion pré­cise qui n'évite pas les aper­çus lin­guis­tiques ("La fraise est courte et décla­ra­tive. Elle est rebon­die, emplie du verbe rouge qui la fait fraise"). Ce qui lui fait côtoyer la tau­to­lo­gie qui est avec la méta­phore l'un de ses outils sty­lis­tiques de pré­di­lec­tion pour mieux connaître ces objets. La tau­to­lo­gie revient sou­vent dans les textes d'Albaraccin, comme cet exemple : "Le monde, quelque chose le tra­verse et c'est ceci : le monde".

            Il n'est pas inter­dit de com­pa­rer deux poèmes, ayant la même visée, d'Albarracin et de Ponge. Si les deux ont consa­cré un poème en prose au pain, les dif­fé­rences de démarche éclatent à la lec­ture. Si Ponge emprunte son lan­gage à la géo­gra­phie et à la zoo­lo­gie ou à la bota­nique, le méta­pho­rique n'est pas éva­cué pour autant car la croûte de pain est mon­tagnes, val­lées, cre­vasses et la mie est éponge, feuilles, fleurs… Alors qu'Albarracin joue avec les expres­sions toutes faites (comme le pain quo­ti­dien) ou les res­sem­blance scrip­tu­rales  ("le pain est l'envers de la main"). Mais ce n'est qu'une pre­mière approche car il fau­drait lire atten­ti­ve­ment en paral­lèle Le Parti pris des choses et Le Grand Chosier.

            Laurent Albarracin ne méprise pas le son­net : la dixième sec­tion regroupe 40 Sonnets dédiés aux choses. Certes si ces son­nets res­pectent bien la com­po­si­tion en deux qua­trains et deux ter­cets, il n'y a cepen­dant ni rimes ni régu­la­ri­té du vers qui est très sou­vent un alexan­drin, mais pas tou­jours, sans que le lec­teur sache si c'est volon­taire ou non. Il est vrai que la dié­rèse est indi­quée par un point dans les mots comme vi.eux ou li.on pour atteindre les douze syl­labes. Mais alors pour­quoi l'absence de point dans ce vers "L'être est ampli­fi­ca­tion de sa venue" (qui ne compte qu'onze syl­labes !) ? Cependant la répé­ti­tion de cer­tains termes, ajou­tée à l'assonance fré­quente à l'intérieur du vers ou du son­net et à la méca­nique de l'alexandrin finit par créer un rythme autant étrange que pre­nant. Malgré les liber­tés qu'il prend à l'égard du son­net, Laurent Albarracin fait pen­ser à la machine à pen­ser dont par­lait Aragon dans sa Préface aux Trente et un son­nets de Guillevic. Je sais, comme l'écrivait Aragon, que "Boileau  […] affir­mait qu'en son temps le son­net sans défaut était encore à trou­ver". Je sais aus­si que "Le son­net est ce qu'on en fait" (tou­jours Aragon !). Alors  machine à pen­ser les mots et la langue… Les pro­po­si­tions de Laurent Albarracin, qui sont comme des ronds dans l'eau, sont inté­res­santes et à dis­cu­ter pour aller plus loin…

            Si, par­fois, la poé­sie de Laurent Albarracin est empreinte de mys­tère ou d'obscurité, comme dans IL Y A (mais peut-il en être autre­ment face au réel ?), il faut sou­li­gner l'humour qui est omni­pré­sent dans cet ouvrage. Ainsi : "Le monde, cette baderne moderne" (où l'on constate que l'humour naît du son, des alli­té­ra­tions sans jamais oublier le sens), ain­si encore avec "la queue de l'écureuil [qui] n'est pas sa queue /​ mais son oreille" (on n'est pas loin du non-sens d'Alice au pays des mer­veilles),  ou ce "mous­tique /​ qui se pique d'être un mous­tique" (dans IL Y A, jus­te­ment) ou, pour en finir avec cette énu­mé­ra­tion car il fau­drait tant citer, cette taupe qui "Dévaste la terre et le cul des amou­reux" !!!  Laurent Albarracin ne rechigne pas à employer des vocables rares comme scu­tel­laire (une plante), comme amuïs­se­ment (l'atténuation ou la dis­pa­ri­tion com­plète d'un pho­nème dans un mot), pan­di­cu­ler (s'étirer…) ou ensu­qué (assom­mé sous l'effet du soleil…) : on ne s'ennuie pas avec ces poèmes ! Le Grand Chosier est la preuve qu'on peut dépas­ser les formes, les remettre en ques­tion. Si le vers est libre, le poème se réduit par­fois à un simple empi­le­ment de mots (et c'est là que je suis le plus réti­cent, que j'apprécie le moins cette écri­ture), Albarracin montre qu'il fait ce qu'il veut du son­net, que la poé­sie spa­tia­liste ne lui est pas étran­gère comme dans ce "poème" qui, par sa mise en page, dit bien la balle de ping-pong qui rebon­dit sur la table de jeu). Car la poé­sie est un jeu et un monde.

            Laurent Albarracin ter­mine son recueil par un essai, "Postface aux choses", où il essaie de répondre à cette ques­tion : "Comment faire monde quand on n'est que chose ?". Je ne sais pas s'il répond par­fai­te­ment à cette ques­tion ; il y a même des moments où je pense qu'il se four­voie, ain­si quant il  écrit que  : "[la chose] ne cesse plus de s'inquiéter poé­ti­que­ment, de se mettre à l'épreuve, elle ne connaît plus que la liesse de se remettre en lice". C'est le poète qui s'inquiète, non la chose ni la notion que l'homme a for­gée (car Le Grand Chosier ne s'intéresse pas qu'aux choses mais aus­si aux élé­ments de la nature ou à des notions humaines). D'ailleurs Laurent Albarracin avoue un peu plus loin que les choses relèvent le défi selon ce qu'elles sont et selon le nom qui est le leur : c'est dire que c'est bien affaire d'homme qui parle, qui nomme ou désigne, c'est-à-dire de poète. C'est toute la dif­fé­rence entre le maté­ria­lisme des mots et le maté­ria­lisme tout court, c'est que l'homme est une "chose" par­mi d'autres, une chose plus com­plexe que celles qui l'entourent. Mais Laurent Albarracin est poète : ce qui l'intéresse, c'est l'écart entre la chose et le nom qui la désigne. D'où ces poèmes étranges : "Le lait est bour­ré de lait" écrit-il ; mais en est-il de même en anglais ou en russe ? Le poème est un jeu, cap­ti­vant certes. C'est peut-être ce que dit, à sa façon légère et nar­quoise, l'Abbé de l'Attaignant , dans son célèbre poème  "Le mot et la chose"… Mais je m'égare sans doute en vou­lant phi­lo­so­pher alors que je retombe dans la poé­sie !  Demeure le mys­tère des choses : "C'est parce qu'une chose est sise en elle-même qu'elle se sied et que ce qu'elle est lui convient si par­fai­te­ment". Tout est dit dans cette for­mule tau­to­lo­gique. Mais Laurent Albarracin ajoute aus­si­tôt : "Une chose est seyante parce qu'elle est soyeuse à soi", sacri­fiant par là à la musique des mots et au jeu car "l'ontologie est une gym­nas­tique"

            Le Parti pris des choses fut un livre fon­da­teur en son temps, pour une cer­taine poé­sie (et une cer­taine lit­té­ra­ture) ; Le Grand Chosier est une pièce à ver­ser au dos­sier tou­jours ouvert de la forme poé­sie. À suivre donc…

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