> Le Miroir Vide à la main

Le Miroir Vide à la main

Par |2018-11-17T22:31:50+00:00 4 janvier 2015|Catégories : Blog|

 

Il fai­sait froid dehors quand j'ai vu les petits carac­tères noirs
annon­çant la signa­ture du livre d'Allen Ginsberg.

Il com­men­çait à pleu­voir quand j'ai pous­sé la porte de Choc Corridor, une librai­rie spé­cia­li­sée en romans poli­ciers et fan­tas­tiques,

Littérature beat, vieille­ries et nou­veau­tés, au coeur du Vieux Lyon,
où je vivais en 1993. C'était le ven­dre­di 12 novembre, j'avais 21 ans.

Apprentie-phi­lo­sophe affa­mée, sans livres à la mai­son ni tra­vail au-dehors, j'errais sou­vent le long de cou­loirs vides de la biblio­thèque muni­ci­pale.

J'avais l'ardent désir que Ginsberg pose les yeux sur moi, mais pas les moyens d'acheter le moindre livre.
J'étais debout, les mains vides, comme Alice dans le ves­ti­bule, igno­rant quelle porte ouvrir.

Qu’est-ce qui était réel ? Qu’est-ce qui était illu­soire ? La réponse fut de voler un exem­plaire d'occasion,
en fran­çais, du Miroir vide de Ginsberg – Miroir vide taché, cou­leur sable –

et faire la queue avec les fans. Ginsberg lui-même, à la sor­tie de l'hôpital psy­chia­trique
où il avait pas­sé quelques mois, vola un livre de T.S Eliot

au bureau de son édi­teur, après avoir pris son cour­rier, écri­vant à son ami
Jack
Kerouac que le monde lui devait au moins "ce baume pour le cœur d'une valeur de 3 dol­lars".

Le Miroir Vide était le pre­mier recueil de poèmes de Ginsberg, publié en 1961.
Choc Corridor ouvrit ses portes en 1977 et les fer­ma

vingt ans plus tard quand Ginsberg ago­ni­sait à New-York,
Russe farouche, âgé, spec­tral

Il parais­sait plus fra­gile, plus vieux que je ne le pen­sais, plus digne aus­si – che­veux soi­gnés, che­mise blanche et cra­vate – lip­pu, un œil sen­si­ble­ment plus gros

que l'autre, et il était assis à une petite table
en train de signer, domi­nant toute la pièce.

Un homme éma­cié sou­te­nant que Ginsberg était son père sai­sit les mains du poète
et lui dit qu'il était deve­nu ce qu'il était grâce au Maître amé­ri­cain.

Ginsberg se libé­ra, et dit froi­de­ment en Français :
"Je ne peux cer­tai­ne­ment pas assu­mer une telle res­pon­sa­bi­li­té, tra­cez votre che­min, je trace le mien."

Puis vint mon tour, trem­blante et tenant le Miroir Vide. Le livre usé
tom­bait en mor­ceaux tout comme moi.  "Oh, c’est un vieux livre " dit-il,

 "Il n’est pas bien fait" ajou­ta-t-il, avant de le signer, les lettres rondes de ses nom et pré­nom atta­chées au-des­sus de la date, ses ini­tiales dans un cercle.

"Merci beau­coup," dis-je, "Merci à VOUS,"répondit-il, en se tou­chant le front avec le livre.
Je n'étais plus un fan­tôme.

 Je lui deman­dai ce qu'il res­sen­tait à voir tant de jeunes venir à lui avec
Howl ou Kaddish dans leurs mains.  "Je me sens good ". Ce furent ses mots.

Il me dit qu'il aimait les opé­ras de Philip Glass, le Requiem de Mozart, les sonates de Beethoven,
Le Requiem de Verdi, le Requiem de Berlioz, et me ser­ra la main.

Musique pour les dis­pa­rus, pen­sai-je.. Soyez-y atten­tif.
Après tout, qu'y a t-il d'autre à dire ?

 "Je suis fran­co-viet­na­mienne, " dis-je. Il me regar­da et répon­dit :
"Je suis poète, je suis juif, je suis amé­ri­cain,

je suis gay, je suis russe aus­si, par ma mère. "
"J'écris aus­si de la poé­sie " dis-je har­di­ment,  "vous pou­vez me don­ner un conseil ? "

Il plis­sa les yeux et me dit :  "Il faut être conscient
qu'il y a le réel et le vide.

Il y a le réel, nan­ti de songes. Il faut être pré­cise, vous m'entendez ?
Je refuse de  « fir­mer »  s’il n’y a pas le nom entier, je veux les deux noms, le nom entier. "

En ren­trant chez moi le soir, je por­tais ces mots comme ma propre
lettre à un jeune poète, ma propre

expli­ca­tion du fonc­tion­ne­ment des miroirs, ma propre
voix, et la cer­ti­tude qu'il n'y a pas d'autre monde que la poé­sie

car l'autre côté de la baie,
est le Ciel et l'Eternité.

 

 

 

Note : les phrases en ita­liques sont tirées des poèmes sui­vants  du recueil Miroir Vide (tra­duc­tion de Gérard-Georges Lemaire, édi­tions Graphium, 1982) d'Allen Ginsberg :” Une ins­ti­tu­tion dépour­vue de signi­fi­ca­tion ; “Feodor” ; “ En socié­té”;  C’est à pro­pos de la mort ;

 ” Après tout, qu’y a-t-il d’autre à dire ici ?” ;  “Métaphysique” ; “Ports de Cézanne”.

 

 

Traduit de l'anglais par Marilyne Bertoncini, avec l'aide de l'auteur.

 

X