> Le phénix attend quoi devant un tas de cendres d’ Alin Anseeuw

Le phénix attend quoi devant un tas de cendres d’ Alin Anseeuw

Par | 2018-05-23T17:13:47+00:00 7 mai 2014|Catégories : Blog|

    Lire un poète, c'est entrer dans un uni­vers. Les portes sont ouvertes d'emblée, ou elles résistent. Je lis Alin Anseeuw depuis long­temps et, à chaque fois, j'éprouve la même étrange dif­fi­cul­té. Étrange parce que je connais son uni­vers, mais en même temps, étrange  parce que j'ai du mal à mettre des mots sur ma lec­ture.

    Peut-être faut-il tout d'abord s'interroger sur le titre ? Le phé­nix est cet oiseau qu'on retrouve dans de nom­breuses légendes et qui serait doté de la lon­gé­vi­té puisque capable de renaître après s'être consu­mé. Il sym­bo­lise ain­si les cycles de la mort et de la résur­rec­tion. Il n'existerait qu'un seul phé­nix à la fois : inca­pable de se repro­duire donc, dès qu'il sent sa mort appro­cher, il met le feu à son nid pour s'y consu­mer avant de renaître de ses cendres. Qu'a donc à voir cet oiseau avec Alin Anseeuw ? Peut-être faut-il s'imaginer le poète détrui­sant sym­bo­li­que­ment ce qu'il a écrit pour aller de l'avant ? Et se sou­ve­nir alors qu'Alin Anseeuw, depuis la fin des années quatre-vingt, explore la forme son­net. Or ce recueil aban­donne cette forme (encore que cer­tains poèmes fassent 14 ou 15 vers comme le son­net tra­di­tion­nel ou le son­net quin­zain) et le vers jus­ti­fié (qu'on trou­vait dans L'offensive, Ecbolade, 2011). Et il faut alors ima­gi­ner Anseeuw renais­sant de ce qu'il a brû­lé (de ses cendres donc) quand il crée ce nou­veau recueil…

    Entrer dans un uni­vers, c'est non seule­ment se confron­ter à un monde de mots, mais aus­si à des images, des thèmes, des réfé­rences… Ce qui frappe avec ce livre, c'est la per­sis­tance de la guerre dans l'œuvre. La guerre avec son voca­bu­laire (la balle, la gre­nade, le ton­nerre, le feu, la bombe, le fusil…). Comment com­prendre cette omni­pré­sence ? J'ai par­fois l'impression que la guerre (que n'a pas connue phy­si­que­ment Alin Anseeuw) est un sou­ve­nir pesant qui tra­verse son écri­ture. À la guerre, s'ajoutent la chambre et la mai­son (on ne sait pas les­quelles), la femme, la poé­sie : " La guerre est comme un livre ouvert /​ Au milieu des poèmes… " écrit-il. Les mots se confondent presque, le chien devient la Chine dans le même vers (p 36). Tout se brouille, la trans­pa­rence devient un leurre, tout est à déco­der, le réel comme le poème. Des fils invi­sibles relient mys­té­rieu­se­ment des poèmes. Un exemple : la  " suite Apollinaire " ( p 11 ) prend tout son sens avec " Stavelot " ( p 27 ). Si Stavelot évoque les vio­lents com­bats de la bataille des Ardennes et les mas­sacres per­pé­trés par la 1ère SS pan­zer divi­sion en décembre 1944, Guillaume Apollinaire y pas­sa quelques semaines en 1899 (la mère y aban­don­na son fils qui sera mar­qué par ce séjour et qui s'éprendra de Marie Dubois (qui don­ne­ra nais­sance au poème Mareye ), y com­men­ce­ra L'Enchanteur pour­ris­sant et fini­ra par quit­ter dis­crè­te­ment l'hôtel où il avait été lais­sé pour rega­gner Paris…). Vertigineux jeu de reflets par les mots ! Ce n'est qu'un exemple, au lec­teur d'en décou­vrir d'autres…

    Écrire de la poé­sie, c'est faire la guerre contre les mots, contre le réel. Mais la guerre n'est pas seule­ment l'affaire des sol­dats ou de la chair à canon. La guerre, c'est aus­si la vio­lence ordi­naire, la vio­lence du monde du tra­vail et ce n'est pas un hasard si Courrières est citée dans un poème ( p 39 ). Toutes les guerres, pas­sées, pré­sentes et à venir, hantent le poète qui en fait la rai­son d'être du poème. Contre la cen­sure et ce n'est pas, non plus, un hasard si Pierre Marteau est cité dans un autre poème ( p 17 ) : Pierre Marteau désigne un édi­teur fic­tif du XVIIème siècle à l'enseigne ( ? ) duquel parais­saient les livres qui n'avaient pas reçu l'approbation et le pri­vi­lège du roi… La guerre est une réa­li­té trans­for­mée en fic­tion à par­tir de laquelle naissent le poème et la réflexion sur la poé­sie. Un poème hale­tant qui se porte vers sa fin comme les sol­dats foncent vers la mort. Une réflexion qui hoquète comme une mitrailleuse qui s'enraye. Pour par­ler comme Alin Anseeuw : ain­si va le monde et dans la guerre le rock net­toie les oreilles. Poésie savante ( les réfè­rences sont nom­breuses ) et poé­sie de cir­cons­tance qui ne se laisse pas réduire à la cir­cons­tance. Quelques vers sont néces­saires : " la guerre est une épure /​ Où j'entends feuillage cou­pure et poé­sie… ", " La guerre est dans ma tête /​ Mon corps est dans ma tête ", " La guerre comme elle est venue /​ Là écho de chair éclaire /​ L'ellipse du poème par des rumeurs ", " C'est une sale affaire la guerre brûle /​ Dans la terre, comme la poé­sie /​ Précisément le pour­rait faire de nos sens " et, pour reve­nir à mon hypo­thèse de départ ces mots : "… détruire la jus­ti­fi­ca­tion est un modèle ".

    Peut-on ima­gi­ner Anseeuw face aux cendres du monde, aux décombres des guerres atten­dant la venue du poème ? Mais je n'aurai fait que cir­cons­crire de loin ce recueil, tour­ner autour de lui en cercles concen­triques pour sou­dain me pré­ci­pi­ter sur un indice où m'accrocher. Pour créer du sens, au risque de me trom­per…

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