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Le poète et la peinture

Par | 2018-05-26T23:32:53+00:00 4 janvier 2013|Catégories : Critiques|

Les livres de la qua­li­té de celui que le poète Jean Frémon pro­pose sont des excep­tions. L’auteur y cultive une véri­table gageure puisqu’il s’agit d’un exer­cice de pein­ture de la pein­ture et de ses créa­teurs à tra­vers une écri­ture rare. Elle touche par sa sub­ti­li­té une pré­ci­sion abso­lue afin de sai­sir l’ineffable. Le sujet n’est pas a prio­ri « main-street » et il est même périlleux. Un écri­vain moyen s’y serait à coup sûr cas­ser les dents pré­fé­rant le crous­tillant à l’envol.

Jean Frémon à l’inverse pro­pose ses rêve­ries (sou­vent drôles) du pro­me­neur soli­taire entre les ombres des artistes qui comptent – à un degré ou un – autre pour lui. De Bill Viola à Mondrian, de Picasso à Hockney le texte vaga­bonde de manière magis­trale. Il ferait pas­ser une œuvre pour­tant d’importance sur le même sujet («Les Petits Traités »)  d’un autre orfèvre de la langue (Pascal Quignard) pour le tra­vail d’un beso­gneux labou­reur.

La « Rue du Regard » n’a donc rien d’une impasse. Il s’apparente à  un bateau ivre frag­men­té selon des por­traits ima­gi­naires et/​ou réels. Beckett y est, par exemple, plus vrai que nature au prise entre un pois­son rouge et un per­ro­quet (et par Buster Keaton en coda). Picasso est visi­té par le diable et Hockney rede­vient ce tou­riste plus aver­ti que Stendhal lui-même. Tous deviennent les héros de la fan­ta­sia qui sied au poète et à sa pas­sion des images. Elles sont déga­gées de ce que sou­vent les reli­gions mono­théistes ont fait peser sur elles.

Le poète prouve que ce n’est pas l’image qui copie le réel mais qu’à l’inverse l’image crée la réa­li­té lorsqu’un artiste est capable de chan­ger la manière de per­ce­voir et de com­prendre. Et les créa­teurs ras­sem­blés ou cueillis ici sont conviés à une caval­cade dres­sée avec ce qu’il faut d’adresse, de roue­rie et de sub­ti­li­té.

Frémon rap­pelle au fil de ses apo­logues que regar­der c’est avant tout arrê­ter le regard. Celui-ci se pré­pare. Il faut le silence des yeux, l’ironie de la per­cep­tion optique.  « Rue de Regard » peut donc ser­vir (aus­si) de manuel de pro­pé­deu­tique. Il per­met de « se mettre en état de ».  Afin de se perdre dans des fonds et des abîmes déli­cieux.

Derrière les noms célèbres, des êtres s’animent. La lit­té­ra­ture devient comme la pein­ture : un geste qui  ouvre l’air. Une poé­sie emporte par sa liber­té, sa manière de mon­trer les des­sous de cette « bonne fille » – mais par­fois « malé­fique » – qu’est la pein­ture.

Il faut se jeter dans la « Rue du regard » à corps per­du. Y enjam­ber des rigoles qui deviennent fleuves de désir. Prendre au besoin  le reflet de la lune pour les  tra­ver­ser. On ne risque pas de s’y noyer car le poète  apprend la res­pi­ra­tion aqua­tique afin de les fran­chir.  Et ce même si Frémon  brise et casse les lignes de flot­tai­son  afin de faire saillir des lumières inédites, inter­ca­lées, tendres, drôles, inci­sives. On sait, par exemple, grâce à Yue Minju et même dans ses contre­fa­çons "pour­quoi les Chinois rient" et com­ment le peintre peut se moquer de la mode qu’il sus­cite en occi­dent.

L’écriture et l’art ne sont plus ici comme le jour et la nuit. Certes l’un ne va pas sans l’autre mais voir l’un n’efface  plus l’autre. La sen­si­bi­li­té ne cesse  de se bai­gner dans un lit d’élan pour atteindre la pul­sa­tion directe des images dont la  fixi­té brus­que­ment se ren­verse, déborde. A ce titre plus qu’ouvrage sur l’esthétique ce livre est un poème en prose phos­pho­res­cent qui rap­pelle « que la véri­té est une image ». Mais pas n’importe quelle image.

 

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