Le poète face à l’Histoire

Par |2019-11-21T19:15:00+01:00 21 novembre 2019|Catégories : Eric Dubois|

Un ami revuiste, me le dis­ait il y a peu : beau­coup de poètes ont d’assez sérieux trou­bles psy­chi­a­triques et peu­vent se con­fi­er facile­ment (et en masse) à un de leurs inter­locu­teurs même et surtout quand il est directeur de pub­li­ca­tion d’une revue.  Les revuistes ne sont pas payés cher !!

Éric Dubois, auteur d’une trentaine de livres de poésie dont cer­tains pub­liés notam­ment par François Bon aux édi­tions Publie.net, nous livre un réc­it. Le texte nous emmène en 1996, année du grand bas­cule­ment.  Je suis Élie. Je com­prends les mys­tères de l’univers. Je lis le Traité de la réforme de l’entendement de Spin­oza à toute vitesse. Je ne lis plus, je tra­verse les mots, les mots défi­lent très vite et m’imprègnent, plus besoin de com­préhen­sion, plus besoin d’analyse. Pour moi tout s’explique par le chiffre 5. J’invente un autre Spin­oza, un Spin­oza déiste.

Alors qu’il s’est tou­jours sen­ti en décalage avec le monde des autres, Éric après une série d’humiliations rad­i­cales à son tra­vail où il est le souf­fre-douleur de ses col­lègues ; alors qu’il ren­con­tre aus­si Myr­i­am, une femme qui n’a plus les critères de celles qui l’ont précédée ; advient une crise mys­tique et la chute dans un monde de signes où il est et il se sent appelé (les voix) : Élie. Cette iden­ti­fi­ca­tion à la judéité va s’expliquer par une his­toire famil­iale en lien indi­rect avec la Shoah.

Eric Dubois, L’homme qui entendait des voix –  
illus­tra­tion de cou­ver­ture de Jacques Cauda, 
Unic­ité : 2019, 54 p. 13 €

Avec détache­ment et quelques touch­es d’humour, on est bien sur dif­férents thèmes pas légers du tout : le har­cèle­ment et le délire, avec une struc­ture du texte qui emmène sur le dia­logue avec le psy­chi­a­tre, la voix du psy­chi­a­tre et ses inter­ven­tions. Avec un détail : l’auteur évoque deux thérapies suc­ces­sives. Je me débar­ras­sais de ma timid­ité en usant de sub­terfuges que sont l’alcool et le cannabis. Un par­cours chris­tique. D’ailleurs il par­donne à ses tor­tion­naires ; il les con­sid­ère, s’inquiète presque pour eux. Après l’écriture de son texte, il peut, comme tous les autres hommes et femmes sur la Terre, les aimer, là où dans les moments d’angoisse cela était bien plus difficile. …

une vio­lence du lan­gage et une vio­lence de soi qui se heur­tent au mur d’incompréhension des autres. 

Des humil­i­a­tions cumulées à un manque de con­fi­ance en lui, à la con­som­ma­tion d’alcool et de haschich et peut-être cette peur de per­dre Myr­i­am, les voilà sans doute les prémices de ce que les médecins ont nom­mé une patholo­gie (qu’on oubliera de qualifier).

La grav­ité du pro­pos se relâche dans l’exercice de l’autodérision de l’auteur : Vous devenez très vite des pan­das, obès­es voire asex­ués, si vous ne vous bougez pas, si vous ne vous intéressez pas à quelque chose et/ou à quelqu’un.   

Dans ce réc­it très bien mené, l’auteur parvient à gom­mer sa pro­pre tragédie au prof­it de quelque chose de con­fi­ant qui se joue sans doute dans le levi­er du texte, le dia­logue, qui n’est pas de soi à soi, mais con­stru­it autour de la voix thérapeu­tique apaisante où l’écriture et l’être social d’auteur et de poète doivent sup­port­er à peu près à eux-seuls la ques­tion du sens, du sens à vivre, à pour­suiv­re sa vie.

Revuistes et édi­teurs, mer­ci de nous sig­naler les poètes en par­faite san­té psy­chique, ça ira peut-être plus vite que l’inverse.

Il y a plusieurs années, les médias se sont intéressés à Éric Dubois et à sa « per­for­mance » : il venait de créer une annonce sur le Bon Coin et ain­si fait savoir que lui, « le poète Éric Dubois cherche des lecteurs ». Réac­tu­al­isons ici ce quart d’heure warholien avec quelques com­préhen­sions de ce que peut être un dés­espéré besoin de recon­nais­sance post-traumatisme.

Lire l’auteur le soigne. 

Présentation de l’auteur

Eric Dubois

Eric Dubois est né en 1966 à Paris. Auteur, lecteur-réc­i­­tant et per­formeur avec l’association Hélices et le Club-Poésie de Champigny sur Marne. Auteur de plusieurs recueils dont « L’âme du pein­tre » ( pub­lié en 2004) , « Cat­a­stro­phe Intime » (2005), « Laboureurs » (2006), « Pous­sières de plaintes »(2007) , « Robe de jour au bout du pavé »(2008), « Allée de la voûte »(2008), « Les mains de la lune » »(2009), « Ce que dit un naufrage »(2012) aux édi­tions Encres Vives, « Estu­aires »(2006) aux édi­tions Hélices ( réédité aux édi­tions Encres Vives en 2009), « C’est encore l’hiv­er » (2009), « Radi­ogra­phie », « Mais qui lira le dernier poème ? »  (2011) aux édi­tions Publie.net, « Mais qui lira le dernier poème ?  »  (2012) aux édi­tions Publie.papier, “Entre gouf­fre et lumière ” (2010) aux édi­tions L’Har­mat­tan , « Le canal », « Récur­rences » (2004) , « Acrylic blues »(2002) aux édi­tions Le Man­u­scrit, entre autres. 

Textes inédits dans les antholo­gies  Et si le rouge n ‘exis­tait pas ( Edi­tions Le Temps des Ceris­es, 2010) et Nous, la mul­ti­tude ( Edi­tions Le Temps des Ceris­es, 2011), Pour Haĩti ( Edi­tions Desnel, 2010) , Poètes pour Haĩti (L’Har­mat­tan, 2011) Les 807, sai­son 2 ( Publie.net, 2012), Dans le ven­tre des femmes ( Bsc Pub­lish­ing, 2012) … Par­tic­i­pa­tions à des revues : « Les Cahiers de la Poésie », « Comme en poésie », « Résur­rec­tion », « Libelle », «Décharge », « Poésie/première », « Les Cahiers du sens », « Les Cahiers de poésie », « Mouvances.ca », « Des rails », « Cour­ri­er Inter­na­tion­al de la Fran­cophilie »… Respon­s­able de la revue de poésie « Le Cap­i­tal des Mots ».

http://le-capital-des-mots.fr

http://ericdubois.jimdosite.com

http://ericdubois.net

Poésiemag.fr

Crédit Pho­to : © Frédéric Vignale.

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Christophe Esnault

Christophe Esnault est auteur chez Les Doigts dans la prose, Tin­bad (et bien­tôt chez Louise Bot­tu). Il a créé — avec Lionel Fondev­ille — le pro­jet lit­téraire, musi­cal et ciné­matographique Le Manque. 5 albums. Plus de 160 films vis­i­bles sur ne Net dont Niet­zsche m’a tout piqué, Le mort du jour, Atten­dre le bus, No Present…

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