> Eric Dubois, un chemin de vie plus qu’un parcours

Eric Dubois, un chemin de vie plus qu’un parcours

Par | 2018-06-09T08:19:54+00:00 3 juin 2018|Catégories : Critiques, Eric Dubois|

Eric Dubois, un chemin de vie plus qu’un parcours 

Voici des années, des décen­nies, qu’Eric Dubois ne cesse, pour­suit, che­mine, accom­pa­gnant cette évi­dence qui est sienne, écrire. Il se défi­nit lui –même comme

Eric Dubois : poète du quo­ti­dien

Cela sonne bien

Tu auras pas­sé toute ta vie
A cher­cher

A avoir un pré­nom et un nom1

Auteur, lec­teur-réci­tant et per­for­meur il publie plu­sieurs recueils dont « L’âme du peintre » ( publié en 2004) , « Catastrophe Intime » (2005), « Laboureurs » (2006), « Poussières de plaintes »(2007) , « Robe de jour au bout du pavé »(2008), « Allée de la voûte »(2008), « Les mains de la lune » »(2009), « Ce que dit un nau­frage »(2012) aux édi­tions Encres Vives, « Estuaires »(2006) aux édi­tions Hélices ( réédi­té aux édi­tions Encres Vives en 2009), « C’est encore l’hiver » (2009), « Radiographie », « Mais qui lira le der­nier poème ? »  (2011) aux édi­tions Publie​.net, « Mais qui lira le der­nier poème ?  »  (2012) aux édi­tions Publie papier, “Entre gouffre et lumière” (2010) aux édi­tions L’Harmattan, « Le canal », « Récurrences » (2004) , « Acrylic blues » (2002) aux édi­tions Le Manuscrit, entre autres.   Beaucoup d’autres textes paraissent dans des antho­lo­gie ou revues. Enfin, ultime enga­ge­ment de cet auteur tant actif que talen­tueux, il est le res­pon­sable de la revue de poé­sie en ligne « Le Capital des Mots ».

Eric Dubois, Le Cahier, Le Chant séman­tique, Choix de textes 2004/​2009, L’Harmattan, 169 pages, 17 euros.

D’une écri­ture quelque peu clas­sique, dévo­lue à un lyrisme émou­vant et à des inter­ro­ga­tions sur la place du poète dans un monde qu’il ne cesse d’interroger, Eric Dubois se défi­nit lui-même comme « poète du quo­ti­dien ». Ses pre­miers recueils convoquent tout un uni­vers, sin­gu­lier, celui de l’environnement de l’auteur, sup­port d’un ques­tion­ne­ment onto­lo­gique. Le poète, dans une prise en compte du quo­ti­dien, inter­roge ses propres per­cep­tions, et sa rai­son d’être au monde, ques­tion­ne­ment pre­mier et per­ma­nent, qu’il s’agisse de res­ti­tuer une vision exté­rieure, ses propres états d’âmes, ou, dans les der­niers recueils, le lan­gage lui-même. Il évoque, dans un syn­cré­tisme tem­po­rel, ses sou­ve­nirs, ses péré­gri­na­tions men­tales, et, tou­jours, son rap­port à l’écriture. 

 

Le Cahier

 

Quelques notes ratu­rées                                          tu écris qu’il
est impos­sible d’écrire dans cet état

 

Tu ne veux pas de ce monde consu­mé­riste                        des
lignes d’écriture                      ser­rées                              plus de
dys­lexie infan­tile.                         il t’arrive par­fois de bégayer
des mots impro­bables dans une langue incer­taine dans une
syn­taxe schi­zo­phrène

Parfois de son­ger à ton  ado­les­cence   et à ta jeu­nesse
périlleuse     sur le che­min des restes de                   cahier de
poèmes écrits à dix-sept ou à vingt ans

Matériau pour une ana­lyse plus appro­fon­die

Mine d’or minée pour les                        thé­ra­peutes paten­tés
tu écri­vais pour les filles n’est-ce pas ?

On écrit pour cou­cher des mots                                         pour
cou­cher avec                      pour se cou­cher                             et
dor­mir avec l’amour. 

Sur le blanc du papier                                                   le noir de
tes pen­sées                                                le calque de tes dési­rs
l’encre de ton avan­cée                      sur des ter­ri­toires fra­giles

Tu as tou­jours avec toi un petit cahier. le cahier                  tu
écris qu’il est impos­sible d’écrire dans cet état                      il
t’arrive par­fois de bégayer des mots   impro­bables dans une
langue incer­taine dans une syn­taxe schi­zo­phrène

Où écrire le poids de ton âme sur le balan­cier des mots

Sur les lignes après la marge                                     du défi­ni­tif
Matériau pour une ana­lyse plus appro­fon­die

Mine d’or minée pour les thé­ra­peutes paten­tés

Un texte                                               le texte de ta peau irri­guée
du sang des mots

Tu as tou­jours avec toi un petit cahier. le cahier                     tu
écris qu’il est impos­sible d’écrire dans cet état                         il
t’arrive par­fois de bégayer des mots impro­bables dans une
langue incer­taine dans une syn­taxe schi­zo­phrène2

 

L’énergie prin­ta­nière et remar­qua­ble­ment lumi­neuse des pre­miers textes invite le lec­teur à suivre le fil des pen­sées du poète, avec, bien sou­vent, l’expression d’une ten­sion entre le réel et la per­cep­tion qu’en a celui-ci. Le sujet est tou­jours mis en abîme. L’être évo­lue dans un envi­ron­ne­ment dans lequel il se recon­naît et/​ou se perd. Dans les pre­miers vers d’Eric Dubois, tout comme dans  les der­niers, la ténui­té du poème n’économise pas le mot juste :  un moment de par­tage pure­ment humain, une com­mu­nion. Cette dimen­sion réflexive ne quit­te­ra pas l’écriture d’Eric Dubois.
Mais dans Entre gouffre et Lumière, la confi­dence se fait plus pré­sente, les inter­ro­ga­tions plus pro­fondes, et le poète par­tage avec son lec­teur ses doutes, ses craintes et des pro­blé­ma­tiques toute per­son­nelles, confi­dences qui évitent le ton bien trop empe­sé d’un lyrisme sur­an­né… Il s’agit d’une pos­ture réflexive, un dis­cours qui énonce sa propre créa­tion en même temps qu’il rend compte de l’existence du poète.

Eric Dubois, Entre gouffre et lumière, L’Harmattan, 2010, 69 pages, 10 euros 50.

Tu cherches la pau­vre­té

Dire l’essentiel

Des mots
Le lyrisme et ses fio­ri­tures

Dernières salves encore

Dire jeu
plu­tôt que je3

 

Partagé entre une écri­ture poé­tique et sa réflexi­vi­té, Entre gouffre et Lumière marque un tour­nant dans l’oeuvre d’Eric Dubois…Fidèle à une syn­taxe simple et pro­to­co­laire, il unit une écri­ture qui met en  abîme sa propre créa­tion  à une dra­ma­tur­gie qui énonce encore des élé­ments du quo­ti­dien, pré­textes à bros­ser les états d’âme du poète.

 

Eric Dubois, Chaque pas est une séquence, édi­tions uni­ci­té, 48 pages, 11 euros.

Et l’été fume
Je bois ma mélan­co­lie

A la ter­rasse des bars
Je ne fume plus depuis quatre ans

Je regard les pas­sants qui me regardent
Si je par­tais sans payer

Qui se cache der­rière les lunettes noires ?
Les mots ne font plus recette ?

Toujours pré­gnante en arrière plan, dans les moti­va­tions à peine cachées,  ou bien énon­cées de manière expli­cite dans les poèmes d’Eric Dubois, nous est mon­tré l’envers du décor, celui d’une écri­ture poé­tique en recherche d’elle-même. Le dis­cours est aus­si celui d’un mili­tant actif, qui porte la poé­sie, depuis tou­jours, la défend, et la pro­meut.

 

Un orage sou­dain
dans la nuit

Entre les tours
Une voix bri­sée

Est venue frap­per l’esprit
qu’on entend encore au loin

Les mots nous manquent
Et qui va dis­pa­raître4

Si Entre gouffre et lumière marque un tour­nant dans l’oeuvre d’Eric Dubois, ses deux recueils sui­vants pren­dront la direc­tion d’une poé­sie qui inter­roge le lan­gage, et n’hésite pas à rendre compte de sa propre créa­tion. Une poé­sie de la matu­ri­té, qui tente de res­ti­tuer en un dis­cours tou­chant jamais exempt d’éléments bio­gra­phiques, les rai­sons de sa propre exis­tence. Le voca­bu­laire, ici encore, reste simple et expli­cite, tout comme la syn­taxe. Mais alors, com­ment existe cette poé­sie, créa­trice d’images évo­ca­trices d’un dis­cours qui mêle les traces d’un vécu lié inti­me­ment à sa rai­son d’être, l’écriture ? Il semble que l’émotion, cette envo­lée per­mise par le texte lorsqu’il dépasse l’anecdotique pour énon­cer des arché­types, soit jus­te­ment le fruit de ce par­cours, celui du poète, car Eric Dubois est poète, avant tout, avant même d’appartenir au monde des hommes.

 

La peau du temps se retourne
mas­sée sous le portes

Pierre dans la cohue du lichen
La pas­sion est mou­vante

Les formes se com­plètent
habiles abs­trac­tions

Dans le vent les papiers dansent
avec l’outil des mots à la base du nerf

Le pâle éclat du matin se reflète
dans les yeux mornes des pas­sants

Qui vivent dans un hôtel dont
les rêves écla­boussent le sexe du ciel4

 

Eric Dubois énonce clai­re­ment ses moti­va­tions,  lorsqu’on consi­dère l’exergue d’œuvre du Cahier qui s’ouvre sur une cita­tion emprun­tée à Louis Aragon dans Le Paysan de Paris : 

 

C’est à la poé­sie que tend l’homme ; il n’y a de poé­sie
                                                                 que du concret

 

Chaque pas est une séquence, car la pré­gnance de la vie dans la poé­sie, et de la poé­sie dans l’existence est ce qui façonne l’œuvre du poète.

 

Chaque pas est une séquence

Il y a le mot comme au pied des choses
pour caler la phrase

La langue un départ

La pluie un chas­seur
quand le mot devient une chose

La langue est un dédale

Chaque homme est un nuage

Le livre à venir s’ouvre sur le silence

Il y a tou­jours un regard atta­ché à un autre regard
s’il n’est pas bri­sé5

 

 

Et c’est, enfin, avec Langage(s), qu’Eric Dubois atteint un palier qui offre à son écri­ture une dimen­sion sup­plé­men­taire. Je me per­met­trais d’y voir une sorte de mani­feste poé­tique, dans lequel le poète nous livre ses réflexions sur le tra­vail de la langue et sur la trame plu­ri-dimen­sion­nelle du poème. Jouant avec l’espace scrip­tu­ral et les typo­gra­phies, il se sert désor­mais de ces deux élé­ments pour sou­te­nir des réflexions  sur ce qu’est “écrire”…

D’une écri­ture qui convoque une vision du réel trans­fi­gu­rée par le tra­vail de la langue, Eric Dubois a atteint sa matu­ri­té poé­tique et nous en res­ti­tue l’essence, dans Langage(s). Le chan­ge­ment, pro­gres­sif et sub­til trans­pa­raît dans un emploi de champs lexi­caux qui rendent compte de sujets encore jamais abor­dés. Dans un emploi syn­taxique plus savam­ment orches­tré par des scis­sions et des acco­le­ments de vers, Eric Dubois, outre le fait d’intégrer l’espace scrip­tu­ral à la pro­duc­tion de sens, évoque alors des pro­blé­ma­tiques qui mènent le lec­teur dans des uni­vers inédits. C’est le tra­vail du temps, de l’existence, enfin ren­du pal­pable grâce à une poé­sie sub­tile et révé­la­trice de sa propre exis­tence.

 

 

 

Eric Dubois, Langages, édi­tions uni­ci­té, 2017, 57 pages, 12 euros.

Des tous pre­miers écrits, qui pro­posent une vision du réel tein­tée de sub­jec­ti­vi­té, au déploie­ment d’une poé­sie qui pro­blé­ma­tise l’emploi du lan­gage, et inter­roge l’espace de l’écriture, sa pos­sible per­méa­bi­li­té à une trans­cen­dance sou­hai­tée, et recher­chée depuis tou­jours par le poète, Eric Dubois nous offre  la matu­ra­tion d’un face à face avec lui-même, poète, celui-là même qui émerge, et dis­pa­raît der­rière le tra­vail ver­ti­gi­neux de la poé­sie qu’il nous offre .

 

Ecrire c’est tutoyer la mort

Dire l’impossible

Ecrire ou mou­rir

On laisse des mots en héri­tage

 

On par­tage le sen­sible avec les mots qu’on isole dans des
cages

vides

 

Ajuster le pour­quoi et le com­ment    Interroger l’espace

 

Quelque chose qui res­semble à un départ pro­met l’aube
claire

met de la cou­leur au monde et de la tris­tesse aux arbres 

Quelque chose comme les dents du ciel

Quelque chose comme les bruits de RER

On met tou­jours des mots au corps

des mots au pré­sent

des mots à la pré­sence char­nelle

aux vête­ments des malades

 

Et puis, je laisse de côté toute vel­léi­té d’analyse, d’interprétation, tout désir de rendre compte des textes d’Eric Dubois, parce que j’ai ce désir de par­ta­ger avec vous ce qu’est la poé­sie, qui est com­mu­nion, au-delà du lan­gage. Alors, voi­ci :

 

 

Cristallisation du désir et hommage
amoureux

 

Je te sais assise active assise active dépen­dant des sai­sons
dépen­dant des sai­sons de leur cours imper­tur­bable de leur
cours imper­tur­bable et pen­dant que tu mar­chandes tes
der­niers strings pour quelques lin­gots d’or dans quelques
mar­chés aux esclaves nous sommes tes amou­reux cap­tifs
tes amou­reux cap­tifs tou­jours en quête de ton amour de
ton amour et d’un retour d’affection mais tu ne nous
écoutes pas occu­pée à mar­chan­der ta lin­ge­rie fine dans
quelques souks tu ne nous écou­te­ras pas dési­reuse de faire
le com­merce de tes charmes à quelques séniles
impuis­sants et pro­thé­sistes den­taires tu ne nous écou­te­ras
pas non  tu pré­fères te vendre tu ne nous écou­te­ras pas tu
sais pour­tant que nous t’aimons pour ce que tu es et pour
ce que tu repré­sentes aus­si l’amour faite femme l’amour et
je te sais assise active assise dépen­dant des sai­sons
dépen­dant des sai­sons de leur cours imper­tur­bable de leur
cours imper­tur­bable et pen­dant que tu mar­chandes tes
der­niers charmes pour quelques son­nants et tré­bu­chants
nous nous mor­fon­dons de désir d’un désir cou­pable certes
mais véri­table que peut faire la alerte impuis­sance face à la 
fémi­nine assu­rance que tu déploies
jour après jour avec tant d’énergie sas cesse renou­ve­lée
rien dites vous et vous avez rai­son rien abso­lu­ment rien et
nous pou­vons tou­jours croire à des len­de­mains meilleurs
avant le pas­ser du rideau final oui mous pou­vons espé­rer
tou­jours ton retour.


Notes

  1. Eric Dubois, Entre gouffre et lumière[]
  2. Eric Dubois, Le Cahier, Le chant séman­tique[]
  3. Eric Dubois, Entre gouffre et lumière[]
  4. Op. Cit.[][]
  5. Eric Dubois, Chaque pas est une séquence[]

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  Editions La chienne Edith, 2018.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou textes dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture et d’articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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