> “Mais qui lira le dernier poème ?” de Eric Dubois

“Mais qui lira le dernier poème ?” de Eric Dubois

Par | 2018-05-24T21:05:26+00:00 29 juillet 2013|Catégories : Essais|

Eric Dubois est une pré­sence déran­geante dans le milieu cultu­rel contem­po­rain. Il n’arrête pas de cla­mer la voca­tion maî­tresse de la lit­té­ra­ture, par­mi les arts, et de la poé­sie, dans la lit­té­ra­ture ; il ne cesse de s’agiter, du coup, pour dénon­cer le suc­cès mar­ke­ting et com­mer­cial des auteurs en série, et reven­di­quer la place du poète dans la socié­té, et par­tant son droit à la recon­nais­sance publique. Manie de la per­sé­cu­tion, nar­cis­sisme, para­noïa, se hâte­ra-t-on de dire, pour retom­ber au plus vite dans le poli­ti­que­ment cor­rect : mais quoi, la socié­té ne recon­naît-elle plus ses poètes ? Mais c’est faux ! Voyez un Tel ou un Tel… Non seule­ment ils sont publiés par la plus grande mai­son d’édition de ce pays, tra­di­tion­nel­le­ment et si reli­gieu­se­ment res­pec­tueux de ses génies lit­té­raires (!), mais encore, ils sont invi­tés et adu­lés publi­que­ment sur les pla­teaux de télé­vi­sion…

Mais nous, lais­sons de côté ces vaines polé­miques, dont la pos­té­ri­té se rap­pel­le­ra ou non, cela importe peu après tout, et tour­nons-nous vers les livres. Heureusement, ils existent encore ! Les blogs, les réseaux dits « sociaux », les écrans, le numé­rique en tout genre ne les ont pas com­plè­te­ment éli­mi­nés… noyés dans l’écume incon­sis­tante des jours (bien qu’elle soit éga­le­ment féconde). Ils sont là, à nous par­ler à chaque page défo­liée comme un pétale, dans le silence du contact intime de cœur à cœur, d’esprit à esprit. Dans ce sens c’est un heu­reux évé­ne­ment que les édi­tions numé­riques publie​.net diri­gées par François Bon se soient réso­lues à lan­cer aus­si une col­lec­tion sur papier… Qu’inaugure par­mi les pre­miers le poète Eric Dubois, avec un volume regrou­pant trois de ces pré­cé­dents recueils, parus en édi­tion numé­rique chez publie​.net (C’est encore l’hiver, 2009, Radiographie, 2011, et Mais qui lira le der­nier poème ?, 2011).
Les textes qu’on découvre dans ce livre sont faits d’objets vivants. Ils ont beau être ran­gés, ali­gnés, cloués à la page… À l’intérieur, presque invi­si­ble­ment à l’œil nu, les poèmes bougent, glissent, cré­pitent, tremblent, bal­bu­tient, halètent, s’essoufflent, expirent sous vos yeux, se posent en silence sous vos pieds comme des pierres dans une eau vive, vous entraî­nant dans une souf­france muette et lourde qui pour­tant vous enve­loppe sans vous peser. Elle est si trans­pa­rente, si ouver­te­ment pré­sente, qu’on n’a pas besoin à en entendre les argu­ments pour la com­prendre ; et de fait, vous ne trou­ve­rez dans ces textes ni com­plaintes, ni dénon­cia­tions, ni drames secrets… Le poète n’a rien à cacher, rien à exhi­ber non plus, sa souf­france est là sans signes osten­ta­toires. Et alors vous le recon­nais­sez, cet auteur qui vous tient en haleine sans en avoir l’air : c’est votre voi­sin, votre conjoint, votre parent, votre vous-même de tous les jours… Cette voix vous parle de telle manière que vous pou­vez sans mal la com­prendre, et pour­tant… elle est unique dans la poé­sie contem­po­raine. On ne peut la confondre avec aucune autre.
Eric Dubois a le génie de dire (« expri­mer » serait déjà une sur­charge) ce que tout un cha­cun vit dans son quo­ti­dien ici et main­te­nant, et de le faire sans se prendre ni pour un per­sé­cu­té, ni pour un héros. Le « moi », d’ailleurs, quand il paraît à la sur­face des choses, est com­plè­te­ment ano­ny­mi­sé, dépos­sé­dé de tout conte­nu « égo­tiste » – ce qui tranche défi­ni­ti­ve­ment avec le por­trait d’un égo exa­cer­bé que peut lais­ser paraître le per­son­nage publique. Et il y a aus­si cette confes­sion qui devrait, enfin, convaincre : « Il m’en coûte beau­coup de par­ler de moi dans ces textes, je n’ai pas le beau rôle et je me pré­sente tel que je suis, je l’espère sans com­plai­sance, et le masque que j’ai ôté est libé­ra­teur en quelque sorte. Cela dit, je ne m’épanche pas dans l’effusion sen­ti­men­tale ou la com­plainte lyrique. Il s’agit bien d’une ‘Radiographie’ à un ins­tant T, d’une mise à nu, d’un désha­billage de soi, mais aus­si d’une gra­phie à ondes élec­triques des mots pas seule­ment vec­teurs du lan­gage, mais vec­teurs de l’être. »
Cette dégra­da­tion de la note du « moi » semble sur­ve­nir natu­rel­le­ment, néan­moins on devine chez l’auteur un long exer­cice de « désha­billage de soi », de subli­ma­tion, de matu­ra­tion, d’élimination et d’assimilation, qui l’amène à pou­voir don­ner voix aux choses, exté­rieures ou non, aux sen­ti­ments, au corps, à l’être, tout en éli­mi­nant le « je » sujet.  L’humain est pour­tant tel­le­ment pré­sent, avec tout son conte­nu sen­suel et sen­ti­men­tal, mais comme expur­gé de lyrisme, comme dépouillé de tout masque per­son­nel… pour mieux se lais­ser per­ce­voir.

« Les pas ne sont pas atta­chés
à leur pro­prié­taire

Ils marchent seuls
dans la nuit » (Les pas, dans C’est encore l’hiver)

Le poète se fond dans le vécu, le vécu fait une avec la vie, la vie est faite de choses qui nous empoignent – hivers, nuits soli­taires, ponts sur des eaux gla­cées, rues grouillantes et pour­tant vides dans les­quelles des gens s’affèrent sans se par­ler, se heurtent sans se voir, usines, hôpi­taux, pluies, car­tables d’écolier, famille dis­per­sée, sou­ve­nirs, « visages entre­vus dans un rêve », « sen­ti­ments /​ qui nous font chan­ter », « pen­sées luxu­riantes /​ comme des bras », portes, ser­rures, vents, plages, berges ennei­gées, RER ligne A, « les draps /​ de l’autre », « traces de rouge à lèvre /​ sur le marbre froid », « mots illi­sibles », « noms qui s’effacent », chaus­sures, ordi­na­teur la nuit, pages blanches, pages noir­cies, cime­tières, chiens, arbres, et même Dieu de temps à autre, comme une hypo­thèse ni de salut ni de dam­na­tion mais sim­ple­ment d’une autre chose encore…

 

« Le sen­ti­ment d’appartenir
à plus grand que soi

Est-ce Dieu
ou autre chose ?

tout en étant sem­blable à toute chose – et à tout un cha­cun :

Nous sommes tous Dieu
en puis­sance

Nous sommes comme lui
nus

Nous lui ras­sem­blons
il est des nôtres

Il est dans le geste
le regard

La peur et la joie

L’amour

Il s’endort avec nous
il a la même odeur que nous

Il est dans le corps
dans l’esprit

Extase et orgasme

Il est dans nos pas
dans nos erre­ments

 

– et alors la pers­pec­tive se perd dans l’infini du retour à l’immédiateté du geste qui unit, dans le plus humble mot écrit sur la peau du poème, les asymp­totes du soi et de l’univers :

 

Il est dans ce poème
il m’écrit

C’est lui qui guide ma main
qui trouve les mots

Il me parle

Le mot est Dieu

Le mot est l’univers

Dieu est l’alphabet du silence » (Mais qui lira le der­nier poème ?)

 

La voca­tion du poète appa­raît à ce moment-là clai­re­ment : c’est de trans­crire les lettres de cet alpha­bet, pour cap­ter avec elles, mais avec ses propres mots, la voix de Dieu-tout le monde, ses sem­blables, ses frères :

 

« Quand tes pas
décrivent un arc de cercle

Ou rien de par­ti­cu­lier
tu entends quoi au juste ?

L’appel du monde
quelque chose comme cela

Des mots frères
des phrases fami­lières

Si tu écoutes bien
si tu es dans de bonnes dis­po­si­tions

C’est bien un appel
plus qu’un cri

Des mil­liers de voix
et tu les entends

 

… car une osmose cor­po­relle s’établit où soli­tude et soli­da­ri­té se confondent, le poète et le monde s’appartiennent mutuel­le­ment : 

 

« Ton corps est une antenne
et ta bouche parle d’autres bouches

Parle d’autres cœurs
parle d’autres langues

Sans effort
tu y consens

Le monde a tes bras
tes jambes

Tes yeux » (L’appel du monde, dans C’est encore l’hiver)

 

Le secret du poète réside en cela même qu’en pas­sant au-delà de soi, il accède à la racine du lan­gage, là où toutes for­mules faites à éti­que­ter le res­sen­ti et à for­ma­ter la pen­sée sont nulles, et la rhé­to­rique gran­di­lo­quente du « je » est abo­lie :

 

« Il faut que le Je s’éteigne une fois le verbe consom­mé ». (Mais qui lira le der­nier poème ?)

C’est alors que le poète trouve sa voix, et pose ses phrases pour durer ; des phrases qui appar­tiennent à l’universel :

 

« Elles res­tent
ces phrases

Et conta­minent l’ensemble
elles disent

Ce qu’elles ont à dire
vrai­ment

Arguments
ou pas

Tu ne leur opposes pas
de résis­tance

Elles viennent de toi
de nous

Dites par un autre
ou non

Elles ont des mil­lions
d’auteurs » (Phrases, dans C’est encore l’hiver)

 
Dans les poèmes d’Eric Dubois, les mots ont la nudi­té de ceux de tous les jours ; ils le sont, mais avec une den­si­fi­ca­tion du sens qui en fait des matières essen­tielles, sans adjec­tifs, sans méta­phores, sans inno­va­tion fac­tice :

 

« Des mots tou­jours des mots
à creu­ser dans ses pas (…)

Nous ne sommes que des pieds
écor­chés sur la terre ferme

Des pieds qui croisent d’autres pieds

Des poèmes san­glants
qui avancent le long des routes

Des mots lourds de reproches
qui s’enlisent sur la terre ferme

Nulle man­sué­tude pour ces pieds
qui clau­diquent

Qui s’en iront un jour les pieds devant
dans la terre ferme » (Mais qui lira le der­nier poème ?)

L’écriture se laisse voir en toute sim­pli­ci­té, mais exige un regard vif, qui sache sur­prendre l’entrelacement des fils. Les dis­tiques courent par­fois comme des par­ti­tions à deux mains où deux fils du dis­cours se suivent par en des­sous toutes les deux lignes, en alter­nance, à par­tir du pre­mier dis­tique, tout en offrant au-des­sus l’option d’une lec­ture (dis)continue de ligne à ligne, le dis­tique final du poème étant le point de mire où les deux par­ti­tions se ren­contrent, comme des frac­tals sonores réduits à l’unisson : c’est jouis­sif, car riche en mul­tiples décou­vertes de lec­ture… Un exemple :

« Accorder du temps à
comme une voix

Ce chant enten­du d’une oreille
un souffle

De l’âme enten­du par les pores
une res­pi­ra­tion

Entendu par la bouche par les yeux
un halè­te­ment

Par tout le corps
peut-être des cris

Toujours écrire
des san­glots des rires des silences

Résonne le cœur de l’universel
des ono­ma­to­pées des mots

Écrire c’est ça
des mots oui des mots » (Toujours écrire, dans Encore la nuit)

 

Eric Dubois évoque la lignée des poètes qui écrivent avec leurs trippes, et vous parlent avec leur vie : la lignée qui passe par Villon et Baudelaire. Accueillez-le, comme un pas­seur de nau­fra­gés qu’il vient de sau­ver sur sa barque de for­tune, comme un por­teur de mes­sages qu’il vient déli­vrer sans se prendre pour un mes­sa­ger, comme un pauvre hère par­lant en langues… C’est un don, il en est oint mal­gré lui, et rien des futi­li­tés de ce monde ne l’en met à l’abri, car il est seul avec, comme le pro­phète avec son Dieu :

 

« Je suis un homme
Que ne pro­tège aucune pen­sée

Je suis dans la nuit
Adossé à l’insurmontable » (Mais qui lira le der­nier poème ?)

 

C’est vrai, « Il faut une cer­taine len­teur /​ pour voir les choses appa­raître »… Il me semble voir appa­raître, avec la voix si par­ti­cu­lière d’Eric Dubois, une poé­sie majeure qui incarne, en toute humi­li­té, une grande espé­rance.

 

« Malgré les vents contraires
mar­cher

Dans les bruits
avan­cer

Paraphant sur la terre
une écri­ture indé­cise » (Mais qui lira le der­nier poème ?)

 
Dana Shishmanian

Eric Dubois est né en 1966 à Paris. Auteur, lec­teur-réci­tant et per­for­meur avec l’association Hélices et le Club-Poésie de Champigny sur Marne.

©Photo de Frédéric Vignale

Principaux recueils de poèmes :
Aux édi­tions Encres Vives :
L’âme du peintre (2004)
Catastrophe Intime (2005)
Laboureurs (2006)
Poussières de plaintes (2007)
Robe de jour au bout du pavé (2008)
Allée de la voûte (2008)
Les mains de la lune (2009)
Le pro­jet (2009)
Nous sommes du sel de l’autre (2010)
Ce que dit un nau­frage (2011)

Aux édi­tions Hélices :
Estuaires (2006) (réédi­té aux édi­tions Encres Vives en 2009)

Aux édi­tions L’Harmattan (Accent tonique) :
Entre gouffre et lumière (2010)

Aux édi­tions Le Manuscrit :
Récurrences (2004)
Acrylic blues (2002). 

Aux édi­tions Publie​.net :
C’est encore l’hiver (2009 ; 2012 pour l’édition papier)
Radiographie (2011 ; 2012 pour l’édition papier)
Mais qui lira le der­nier poème ? (2011 ; 2012 pour l’édition papier)

Collaborations à des revues :
Les Cahiers de la Poésie, Comme en poé­sie, Résurrection, Libelle, Décharge, Poésie/​première, Les Cahiers du sens, Les Cahiers de poé­sie, Mouvances​.ca, Des rails, Courrier International de la Francophilie, Esprits poé­tiques (Hélices).

Participations à des antho­lo­gies et recueils col­lec­tifs :
Anthologie poé­tique Francopolis 2008-2009 (2009), Et si le Rouge n’existait pas (Le Temps des cerises, 2010), Pour Haïti (Denoël, 2010), Poètes pour Haïti (L’Harmattan, 2011).

Références sur le Net :
 Son blog : Les tri­bu­la­tions d’Eric Dubois.
 Responsable de la revue de poé­sie en ligne Le Capital des Mots qui a fêté ses 5 ans.
 Confession lit­té­raire sur Francopolis dans Libre Parole à Eric Dubois (février 2010).
 Chronique à C’est encore l’hiver sur le blog du poète (juin 2009).
 Chronique à Mais qui lira le der­nier poème ? sur le blog Pierre et sel (sep­tembre 2011)
 Chronique à Ce que dit un nau­frage sur Francopolis (mars 2012).

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