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Le surréalisme, parcours souterrain

Par | 2018-02-21T23:46:26+00:00 4 janvier 2013|Catégories : Critiques|

 

Le sur­réa­lisme, par­cours sou­ter­rain, est un livre magis­tral. Le lisant, on pense à L’histoire de la phi­lo­so­phie occulte de Sarane Alexandrian, à Agrippa et la crise de la pen­sée à la Renaissance de Charles Nauert ou aux ouvrages excep­tion­nels de Frances A. Yates, en par­ti­cu­lier son étude consa­crée à Giordano Bruno et la Tradition her­mé­tique. Ne vous fiez pas aux appa­rences, en tous ces domaines nous sommes en terres de poé­sie. D’un cer­tain point de vue, c’est l’objet de l’ouvrage de Lepetit. Magistral, ce livre est aus­si néces­saire. Patrick Lepetit ne conteste en rien les aspects révo­lu­tion­naires, au sens poli­tique de ce terme, pro­vo­ca­teurs, ludiques (c’est ce que pen­sait Daumal avant la 2e Guerre Mondiale), oni­riques, fan­tas­tiques…  du sur­réa­lisme. Autant de moyens propres à conduire poètes et artistes sur­réa­listes sur les che­mins du plus de réel. Mais il apporte la pre­mière étude de fond démon­trant ce que d’aucuns savaient par­fai­te­ment (Recours au Poème reven­dique sans pré­ten­tion ce savoir), ce que d’autres pré­fé­raient igno­rer de peur de voir leurs cer­ti­tudes voler en éclat : le sur­réa­lisme a aus­si, et par­fois sur­tout, été un lieu de tra­vail éso­té­rique. Bien sûr, il faut rela­ti­vi­ser l’affirmation. En ses débuts, le sur­réa­lisme est réac­tion contre la folie meur­trière de la civi­li­sa­tion occi­den­tale, folie expri­mée dans la Grande Guerre, la culture bour­geoise, les dog­ma­tismes reli­gieux et autres. Il est regrou­pe­ment, der­rière Breton et Aragon d’abord, Breton ensuite, d’une jeu­nesse révol­tée. Les mots d’ordre sont l’amour, la poé­sie et la liber­té. Et ce pre­mier sur­réa­lisme s’oriente, dans les années vingt et trente du 20e siècle, vers un enga­ge­ment poli­tique, mar­qué pour beau­coup de ses acteurs (mais pas pour tous) par une adhé­sion au par­ti com­mu­niste et la par­ti­ci­pa­tion aux dif­fé­rents « fronts anti­fas­cistes » de l’époque. Bien qu’ayant tous les aspects d’une image d’Épinal, il y a là une part de véri­té. C’est du moins la vision com­mu­né­ment admise. Et c’est celle qui est sou­vent rete­nue par les pré­ten­dus déten­teurs de l’héritage sur­réa­liste, sou­vent auto­pro­cla­més sur la base d’un vague café bu en ter­rasse à quelques cen­taines de mètres de Breton, comme par une cer­taine mili­tance de la gauche extrême qui pré­tend cap­ter l’entier du sur­réa­lisme comme expres­sion de ses propres idéaux poli­tiques, Mai 68 à l’appui. Patrick Lepetit ne conteste rien de tout cela, il montre cepen­dant qu’en ses débuts le sur­réa­lisme était déjà tra­ver­sé par des pré­oc­cu­pa­tions plus pro­fondes, plus inté­rieures : en quête de la libé­ra­tion de l’esprit, de la déli­vrance de l’entendement humain, les sur­réa­listes ne rechi­gnaient déjà pas à diverses expé­riences, sur les che­mins de l’astrologie, de la magie, de cer­taines formes d’occultisme ou du roman­tisme noir… Et Breton a pen­sé à Guénon dès les débuts du mou­ve­ment. Ils avaient goût aus­si pour le fan­tas­tique popu­laire et son éso­té­risme grand public. Ésotérisme, le « gros mot » est pro­non­cé. Il a pu cho­quer lors de la genèse de ce livre. Pourtant, en tant que volon­té de voir au-delà des appa­rences et ain­si d’appréhender plus de réa­li­té, l’ésotérisme, retour­ne­ment du gant et sou­lè­ve­ment du voile, s’applique presque par défi­ni­tion au sur­réa­lisme. Il suf­fit pour s’en convaincre de relire les deux mani­festes écrits par Breton ain­si que l’esquisse du troi­sième. Ne pas s’apercevoir de cela ne peut résul­ter que de deux causes : la mau­vaise foi clai­re­ment affir­mée ou l’inculture. Dans le pre­mier cas, il s‘agit d’une faute. Dans le second, la lec­ture de l’ouvrage de Lepetit remé­die­ra aux lacunes.

Pourtant, avant la 2e Guerre Mondiale, on peut admettre que l’attrait du sur­réa­lisme (ou de nombre de ses membres, tant ce mou­ve­ment est avant tout affaire de per­son­na­li­tés et de par­cours) pour l’ésotérisme vise la plu­part du temps, excep­té pour cer­tains, à nour­rir l’imagination active et le tra­vail poé­tique ou pic­tu­ral. Dans ces années, les sur­réa­listes se cherchent et activent des leviers dans tous les sens (le cas d’Aragon est à ce titre révé­la­teur, qui écrit des textes pro­fon­dé­ment anti com­mu­nistes et même anti mar­xistes dans les pre­miers numé­ros de La Révolution Surréaliste, polé­mique avec les révo­lu­tion­naires de l’époque, avant d’adhérer au par­ti com­mu­niste et plus tard de deve­nir l’Aragon du par­ti. On lira à ce sujet l’article de Matthieu Baumier dans la revue Faites entrer l’Infini, n°54 , jan­vier 2013, consa­cré aux trente ans de la mort du poète). Les espaces de l’ésotérisme sont alors un levier par­mi d’autres, même si Nadja peut être lu déjà comme un livre hau­te­ment éso­té­rique, livre d’un poète ten­du vers l’étoile et la part fémi­nine de la créa­tion. C’est d’ailleurs pour­quoi le mou­ve­ment qui était, au creux des années vingt, le plus proche du sur­réa­lisme (je parle ici du Grand Jeu) est entré en conflit avec Breton et ses amis, repro­chant aux sur­réa­listes de s’amuser sans risques avec des choses pour le moins sérieuses. Les mots de Daumal sont fort durs, et Breton qui ne man­quait pas d’intelligence savait per­ti­nem­ment ce que Daumal signi­fiait. Il est cepen­dant des muséo­graphes pous­sié­reux contem­po­rains qui en sont res­tés à cette manière de per­ce­voir le sur­réa­lisme, par volon­té d’accaparement sou­vent, fai­blesse ou nul­li­té artis­tique par­fois, roquets aux dents mal­ha­biles qui ne mordent que leurs mies de pain. Roquets confon­dant recherche inté­rieure dans les pro­fon­deurs de l’être (éso­té­risme) et reli­gion dog­ma­tique. Personne, sinon un dés­équi­li­bré, n’aurait évi­dem­ment l’idée d’attribuer un quel­conque inté­rêt pour le reli­gieux dog­ma­tique à André Breton et ses amis. Passons.

Après la 2e Guerre Mondiale et avec le retour de Breton à Paris, les choses changent. Ou plu­tôt évo­luent, se déve­loppent. L’intérêt des sur­réa­listes pour l’ésotérisme, la gnose, l’alchimie, un cer­tain éso­té­risme « chré­tien » connu sous le nom de mar­ti­nisme, va crois­sant. Le sur­réa­lisme connaît un véri­table tour­nant éso­té­rique et c’est cela que Lepetit étu­die avec brio. Même s’il n’emploie pas le mot « tour­nant ». Nous pen­sons ici que c’est de cela dont il s’agit : d’un tour­nant. Il faut se sou­ve­nir que Breton reve­nait des Etats-Unis et que les évé­ne­ments dra­ma­tiques de la guerre ain­si que l’évolution du monde vers une divi­sion en deux blocs, avec toutes les menaces tech­no­lo­giques, en par­tie nucléaires, que cela indui­sait, for­maient le contexte de la reprise du sur­réa­lisme en Europe. Il n’est donc pas ano­din que Breton publie Arcane 17, qu’il ren­contre Eugène Canseliet, même par hasard, ce hasard auquel Breton ne croyait abso­lu­ment pas – ne voyant que hasard objec­tif der­rière ce mot. Arcane 17 est écrit en 1944 et publié en 1947. À comp­ter de cette date, c’est avant tout cela le sur­réa­lisme : une plon­gée au-delà du voile, sur les traces de l’hermétisme, de la gnose et des éso­té­rismes. Breton rejette entiè­re­ment la moder­ni­té. Et il emmène le groupe sur­réa­liste aux confé­rences de René Alleau consa­crées à l’alchimie. Un tour­nant incon­tes­table. C’est aus­si en 1945 que paraît l’essai de Jules Monnerot, La poé­sie moderne et le sacré, ouvrage qui est long­temps res­té un épou­van­tail effrayant les cor­beaux du mar­xisme post sta­li­nien avides de récu­pé­rer l’héritage de Breton, et donc d’en gom­mer tous les aspects pro­fonds. On peut de même pen­ser qu’un Daumal tou­jours vivant et un Breton se seraient retrou­vés dans ces années-là, poètes n’ayant jamais ces­sé de se res­pec­ter et même de s’admirer mal­gré les désac­cords d’avant guerre. Et Breton n’eut rien trou­vé à redire du fond intrin­sè­que­ment spi­ri­tuel du der­nier poème de Daumal, La Guerre Sainte. Tout se passe comme si les sur­réa­listes retrou­vaient le croi­se­ment de la sépa­ra­tion d’avec le Grand Jeu et repre­naient la route sur les traces du groupe des amis de Daumal. D’ailleurs, nombre de membres du groupe sur­réa­liste sont res­tés proches d’André Rolland de Renéville, auteur d’un texte fon­da­men­tal dont je par­le­rai bien­tôt en ces pages (L’expérience poé­tique ou le feu secret du lan­gage).  Ce qui n’empêche pas le sur­réa­lisme de demeu­rer un mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, ce que Jean Clair en son pam­phlet trop vite écrit n’a point per­çu. Il y a plu­sieurs sur­réa­lismes dans le sur­réa­lisme et divers che­mi­ne­ments de sur­réa­listes, ce qui est somme toute nor­mal pour un mou­ve­ment dont le mot d’ordre est la liber­té des êtres indi­vi­duels.

Patrick Lepetit mul­ti­plie les réfé­rences convain­cantes à ce pro­pos en son essai éru­dit et cepen­dant pas­sion­nant et, de ce point de vue, son livre fait date. Le volume se com­pose de qua­torze par­ties, chaque cha­pitre étu­diant les rap­ports des sur­réa­listes avec l’un ou l’autre aspect de l’ésotérisme. Bien sûr, les centres d’intérêt des sur­réa­listes en ces domaines sont variables en inten­si­tés, et à l’évidence les aspects gnos­tiques, astro­lo­giques et alchi­miques viennent en pre­mier. Rien d’étonnant à cela, en par­ti­cu­lier concer­nant la gnose et l’alchimie, eux-mêmes chan­tiers de libé­ra­tion de la per­sonne humaine par le tra­vail en pro­fon­deur. Dès 1947, Breton pense fon­der une revue qui s’intitulerait Supérieur Inconnu (la réfé­rence au mar­ti­nisme est fla­grante). Elle ne ver­ra le jour qu’après sa mort, sous l’égide de Sarane Alexandrian, l’un des sur­réa­listes qui ont per­mis le main­tien en pleine lumière des pro­fon­deurs du sur­réa­lisme dont traite cet essai de Patrick Lepetit. La revue Supérieur Inconnu, dès le mitan des années 90 du siècle pas­sé, dés-occulte les fon­da­tions éso­té­riques du sur­réa­lisme. La même chose se passe d’abord paral­lè­le­ment, puis conjoin­te­ment, aux acti­vi­tés des édi­tions Rafael de Surtis, alors dans l’ouest de la France. Aujourd’hui à Cordes sur Ciel, en pays cathare et gnos­tique. Les deux démarches se rejoin­dront en par­tie grâce à l’amitié com­mune du poète Marc Kober. Concernant Recours au Poème, arri­vé à cet ins­tant de notre article, cela touche à notre his­to­rique en même temps qu’à notre affec­tif puisque deux des membres fon­da­teurs de notre aven­ture, Gwen Garnier-Duguy et Matthieu Baumier, furent proches de Sarane Alexandrian et membres du comi­té de rédac­tion de Supérieur Inconnu, tan­dis que Baumier publiait ses pre­miers ouvrages chez Rafael de Surtis. Ces aspects ne sont pas ano­dins : le pro­jet du livre de Patrick Lepetit est né d’une polé­mique menée contre Paul Sanda par les muséo­graphes du sur­réa­lisme, les­quels se sont mon­trés cho­qués vers 2007 quand le poète s’est plei­ne­ment et ouver­te­ment enga­gé dans la réac­ti­va­tion d’églises gnos­tiques, réunies, deve­nant Evêque. Un évêque gnos­tique, évi­dem­ment. Il faut être aveugle pour ima­gi­ner Sanda en admi­ra­teur d’un quel­conque dogme catho­lique ou chré­tien. Nous sommes ici en pré­sence d’un poète et d’un édi­teur liber­taire. C’est du reste pour­quoi son che­min le même vers la gnose. On ne com­pren­dra, si l’on est peu infor­mé sur ces ques­tions, un tel che­mi­ne­ment, lequel n’est pas si rare au sein du sur­réa­lisme, qu’en lisant l’ouvrage de Patrick Lepetit. La polé­mique comme toutes celles de cette sorte n’a duré que le temps néces­saire pour s’effacer. Et c’est très bien ain­si. Qu’elle soit à l’origine de l’essai excep­tion­nel don­né par Lepetit est une fort belle chose. Il y a là quelque chose d’une remise en ordre. Et il est inté­res­sant, pour ceux qui sont atten­tifs à cela, de consta­ter que la remise en lumière de ce que fut en pro­fon­deur le sur­réa­lisme (que com­prendre à la pein­ture sur­réa­liste sans pen­ser l’ésotérisme de ce mou­ve­ment ?) va de pair, quoi que de façon encore dis­crète, avec la pro­gres­sive dés-occul­ta­tion de ce que furent le Grand Jeu et les tra­vaux de Daumal, Gilbert-Lecomte ou André Rolland de Renéville. Les émules de Jean Clair, comme les pré­ten­dus « déten­teurs » de l’héritage des avant-gardes ont bien su sou­ci à se faire.

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