> Les 2 derniers recueils d’Olivier Cousin

Les 2 derniers recueils d’Olivier Cousin

Par |2018-11-19T10:23:56+00:00 17 octobre 2012|Catégories : Critiques|

 

Olivier Cousin, en sa der­nière publi­ca­tion aux édi­tions La Part Commune, nous offre à lire 77 poèmes et des pous­sières. A bien y regar­der, nous comp­tons bien 77 poèmes. Mais alors, en quoi consistent donc ces pous­sières ? Ces pous­sières sont la thé­ma­tique du recueil. Cinq par­ties, avec Dépoussiérer l'horizon, puis Balayer devant la porte du temps, ensuite Poussière de soi dans les yeux, avant On ne balaie pas les mots impu­né­ment pour finir par Poussières d'enfance.

Ces 77 poèmes se heurtent à la pous­sière, balaient l'espace entier de la vie, de manière simple et par­fois de façon pri­me­sau­tière, comme pour cacher l'importance de ces minus­cules par­ti­cules qui fondent à chaque ins­tant la plé­ni­tude insoup­çon­née de nos vies.

Un livre confron­té à ce qu'on tente habi­tuel­le­ment de balayer, de mettre à la pou­belle. Or ici, ces pous­sières sont le sel de l'existence. 77 poèmes, par­fois datés, cer­tains de 2003, sou­vent de 2009, 2008, 2007… Le résul­tat est un recueil, don­né à lire au quo­ti­dien. Mais que forme-t-il, ce quo­ti­dien dans lequel le poème agrège la pous­sière pour en faire quelques mou­tons à mener paître dans l'espace vital de  nos champs contem­po­rains ?

Paul Gellings, en qua­trième de cou­ver­ture, pré­cise : "Plus que jamais, Olivier Cousin défi­nit sa poé­tique comme une stra­té­gie de sur­vie tem­po­relle, lais­sant, de fait, entendre que toute lit­té­ra­ture véri­table s'écrit à rebours du temps. Ainsi voyons-nous prendre forme la véri­té d'un lan­gage vigou­reux et lim­pide qui consti­tue le meilleur refus que nous puis­sions oppo­ser à l'écoulement de la durée, tou­jours si res­treinte dans notre cas d'humbles mor­tels.(…) Ce tra­vail sur les arcanes du quo­ti­dien s'appréciera, d'ailleurs, dès le titre du recueil, qui annonce une poé­sie non pas réduite en pous­sière, mais une pous­sière méta­mor­pho­sée en un lyrisme aus­si effi­cace que sub­til."

Le sub­til char­rié par le quo­ti­dien, lorsqu'on vit en Bretagne avec les marées pour rythme car­diaque, ce sont les villes por­tuaires qui les offrent au regard du poète, et bien des méta­phores déli­cates gran­dissent les tra­vaux et les jours qu'on croi­raient aller de soi. Ainsi ce poème :

 

 

Au port du bout du monde

 

Au der­nier bout de la terre
le port sou­rit au large
demi-cercle d'une blan­cheur ter­nie
evel ban­nie­loù ouzh ar wern

Le port com­prend toutes les vies
accepte toutes les devises
parle toutes les langues

Même s'il mal­mène toutes les gram­maires
il conjugue tous les verbes
pas uni­que­ment par­tir ou arri­ver

C'hoantoù mont kuit
o vont hag o tont
stag ouzh ma huñ­vreoù
evel ban­nie­loù ouzh ar wern

Le port déploie le filet des rêves
au-delà des cra­chins et des brumes
oubliant tous les mou­tons de la lande

 

Sous les pas du poète arpen­tant le lit­to­ral bre­ton se glissent les mou­ve­ments de la mer, et atter­ré dans un Finistère lit­té­ral et men­tal, tout au bout de la terre, il y a la mer en mur, un mur comme un vais­seau cos­mo­po­lite, appor­tant la diver­si­té du monde par où le regard s'enrichit de menus détails infi­nis.

Mais la voix du poète, aus­si tran­quille soit-elle, sait s'accentuer d'ironie qui n'en fait pas un chan­teur enga­gé mais d'une luci­di­té sur laquelle il s'appuie pour éle­ver son chant :

 

Géométrie variable du pays émer­geant

 

Cette socié­té fleure bon le com­merce tri­an­gu­laire
Self-made busi­ness­men
appa­rat­chiks à l'oukase facile
sbires dociles à l'occase
et parias à l'économie paral­lèle
pour seul espoir

Homicides expo­nen­tiels
Souffrance qui monte per­pen­di­cu­laire
comme la fumée de bûchers ances­traux
Modèle unique
de l'âme en frac­tions
ven­dues au plus payant

 

Son chant, tou­jours à sa manière de ne pas y tou­cher, s'affronte à l'épopée : Quand je sors de mes gonds/​je n'emporte pas les clés/​Mon impa­tience a des limites/​et je reviens à toute berzingue/​la dou­ceur de l'agneau entre les jambes/​la red­di­tion ligo­tée dans un sourire/​offrande pour l'ennemie adu­lée

 

Mais après avoir balayé l'horizon, après avoir dépous­sié­ré le cours du temps, après s'être ôté tout sou­ci égo­tique de l'œil, le poète revient aux sou­ve­nirs d'enfance dans les­quels il trouve sa mai­son et nous livre un final d'une humi­li­té exem­plaire :

 

Je me demande même si ce n'est pas
dans cet antre que j'ai été mis au monde
dans l'entre-deux d'un hiver et d'un prin­temps
Je me demande même si ce n'est pas
dans cet abri que je veux un jour loin­tain
ne plus faire qu'un avec mon ombre

 

 

Remontant le cours poé­tique d'Olivier Cousin, nous abor­dons main­te­nant Sous un ciel sans pau­pière, paru éga­le­ment, avec l'esprit de la fidé­li­té poé­tique, à La Part Commune. Le pré­fa­cier de ce beau livre, Marc Le Gros, sou­ligne : "Ce que j'ai d'abord per­çu dans ces petits poèmes aus­si peu "poet­poe­teux" que pos­sible, c'est le regard pré­cis, la min­ceur ner­veuse, l'allure, l'élégance même d'une langue qui ne s'épaissit pas, qui ne se "charge" pas, qui ne s'empâte pas et qui est exac­te­ment aujourd'hui ce que je cherche en poé­sie".

Nous allons donc lire un poète sans effet, sans débor­de­ment, sans lit­té­ra­ture outran­cière où lyrisme caduque. Dégagé des pièges du pas­sé, le che­min du poète est une sente que l'on aborde par une porte basse.

Le livre com­mence par un des­sin de Jean-Yves André. Ce des­sin est un emblème : un cercle que tra­verse une branche d'olivier. Nous voi­ci sous le signe médi­ter­ra­néen, et pas­sé le miroir du cercle, nous entrons dans le monde du poème pour ce qu'incarne l'olivier : la paix peut-être, et la beau­té des mythes grecs. Vient alors le pre­mier poème :

 

Racines croi­sées

Sous ma souche
se mêlent racines
de hêtre et d'olivier
A la croi­sée
d'antiques che­mins
gui­dant mes branches
vers des mondes qui se saluent

 

Voici la Bretagne natale, l'aire cel­tique du poète se mariant au fond méri­dio­nal, avec un res­pect ouvrant le déploie­ment de l'être à de nou­veaux hori­zons. Les mythes antiques sont là, mêlés au rythme contem­po­rain, et le mélange ins­talle en l'esprit du lec­teur une durée hors du temps :

 

Ici à Knossos je ferais bien un
avec le cos­mos
A la rigueur
si Ovide ne se prê­tait plus au jeu
des méta­mor­phoses
je dirais comme Jorge de Sena :
"Mais, si un jour j'oublie tout,
j'espère pou­voir vieillir
en pre­nant un café en Crète
avec le Minotaure,
sous le regard des dieux sans ver­gogne."

 

Nous mar­chons avec le poète en Grèce. Et la pré­sence de Nikos Kazantzakis nous fait un bien fou, l'homme qui pro­lon­gea l'Odyssée d'Homère en un poème de 33 333 vers, avant de conqué­rir le monde par des romans qu'on ne lit plus, après avoir com­po­sé son chef d'œuvre Ascèse :

 

Crimes de lèse-cré­toi­se­té

 

Oublier que Zorba le Grec était cré­tois

Ecrire poste res­tante au Gréco
pour le trai­ter d'obscur peintre tolé­dan

Prendre Nikos Kazantzakis
pour un ingé­nieur aéro­no­tique
et le capi­taine Mikhalis
pour un arma­teur de Pirée

Pleurer comme un veau
dans un mou­choir rouge
à l'approche du Minotaure

Se croire capable de résis­ter
33 333 fois à la ten­ta­tion
de vivre sans s'imprégner
sur les rem­parts d'Héraklion
du seul régime cré­tois qui vaille :
"Je n'espère rien,
Je ne crains rien,
Je suis libre"

 

Et la Grèce, la Grèce actuelle, tel­le­ment pres­su­rée par une Europe moné­taire lui fai­sant oublier ses ori­gines fon­da­trices, la Grèce, pour Olivier Cousin, garde une force d'attraction qu'aucun siècle ne pour­ra jamais anéan­tir. La Grèce est ! Et cet être éter­nel ne pose aucun regard sur les contem­po­rains mor­tels que nous sommes, son exis­tence gra­vée à coups de clefs stel­laires dans les constel­la­tions immé­mo­riales :

 

Memento…

 

On a beau s'être rin­cé
l'oeil à Corinthe
la bouche à la source Castalie
ou avoir décla­mé au mont Lycaos

et in Arcadia ego
on a beau quit­ter la Grèce
des tas d'images fortes
impri­mées à jamais
on doit admettre que le pays
lui ne gar­de­ra rien
de nous

 

Ce ciel sans pau­pière d'Olivier Cousin, au titre énig­ma­tique, trouve son ori­gine dans un poème presque final nom­mé RUMMAD DE L'OLIVETTE. Un poème d'une beau­té somp­tueuse, libé­ré des codes alié­nants de notre monde com­pé­ti­tif, poème dont on ne dira rien pour inci­ter le lec­teur à mar­cher vers ce petit joyau aux ramures affran­chies.

Sous un ciel sans pau­pière a obte­nu le Prix de poé­sie Camille Le Mercier d'Erm.

 

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