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Les archétypes de François Lallier

Par |2018-10-15T17:08:29+00:00 6 janvier 2014|Catégories : Blog|

« Non pas le modèle idéal, unique, qu'imite en le dégra­dant le monde de la matière (…) mais des figures, qui appa­raissent et nous atteignent, de façon inat­ten­due, dans le plus vif de notre pré­sence à ce monde et à sa matière »{1}.

 

C'est ain­si que François Lallier défi­nit les « arché­types » qui forment les seize poèmes de ce recueil. « Une femme qui passe, un arbre dans la cam­pagne », nous annonce le dos du livre ; des figures concrètes, comme « Cette laide mai­son de pierre rabo­teuse, à l'angle d'une ruelle et de l'avenue ». Nous voi­ci dans une poé­sie peu occu­pée de lin­guis­tique ou de concep­tua­li­sa­tion,  abor­dant des objets qu'en appa­rence nous connais­sons déjà. Mais des objets  que le pou­voir de dire paraît sai­sir pour la pre­mière fois, puisque c'est à une ren­contre renou­ve­lée, auda­cieuse, piquante même, que nous hisse cette écri­ture. Il s'agit bien d'un pou­voir de dire, de la contrainte ou plu­tôt de la trame qu'il four­nit, à l'instar du son de la cloche qui « règle les vivants espaces ryth­mant les cercles de nos corps ». Remarquons, à pro­pos d'objet, que ce poème parle du « son de la cloche » et non de la cloche, son que le vers fait renaître :

            De la jupe de bronze

             Le bat­tant frappe la paroi,

             Effacement du son

d'un coup ver­bal bien au centre, que les sif­flantes ramènent au silence.

Objet fami­lier, mais que le poète éloigne des cli­chés qui asso­cient le son à ce qui, phy­si­que­ment, le pro­duit, pré­fé­rant le fuyant, l'instable, ce que l'on ne voit que du coin de l'oeil. François Lallier parle de l'écriture en des termes proches : « tra­vail du lan­gage effa­çant le lan­gage »{2}.

Il vaut la peine de s'arrêter aus­si sur le trai­te­ment qu'il fait d'une figure aimée des poètes roman­tiques : la mon­tagne. Je n'ose dire que nous sommes loin de  Lamartine ou de Gautier ; si le vers est tout autre, le trouble est sans doute proche, devant cet objet trop vaste pour se lais­ser sai­sir :

            … source du pay­sage,

            Miroir du rien dans l'indistinction du lieu :

            La ver­ti­ca­li­té, l'extrême de soi

Ce que le regard ordi­naire, ce pour­voyeur de cli­chés, per­çoit comme le résul­tat des anciens âges de la terre, est au contraire le cœur d'une imper­ma­nence, presque une légè­re­té :

            (…) Simulacre déjà,

            Que dénom­brer les faces du miroir,

            Suivre les rela­tions inverses, les contours anta­go­nistes

                 ou har­mo­niques

Le poème a l'allure d'un fétu de diverses sen­si­bi­li­tés, il libère le lec­teur de la grosse masse de pierre pour le pla­cer dans le mou­ve­ment des choses. Au dur, aux rives, aux berges sont pré­fé­rés les flots, les paroles qui débordent, qui dé-bordent.

            Plus tard je vous sui­vrai, méandres de la cou­leur,

            Anfractuosités de l'ombre et res­sauts écla­tants

Cette labi­li­té vaut aus­si pour le temps. La chose paraî­trait banale si l'auteur ne l'abordait sous l'angle de la mémoire que le sens com­mun rap­proche plus d'un bloc de gra­nit que du tour­billon qui nous sai­sit au cours d'une :

            Âpre marche dans l'orbe sans base ni som­met.

Le temps n'est plus un fan­tasme d'historiographe, ni une ligne avec pas­sé pré­sent futur, le temps est une joie. Opposée au châs­sis tou­jours rigide des pré­vi­sions et des sou­ve­nirs, la mémoire devient elle aus­si, comme ce que l'on croyait matière :

            Énergie nue, et méta­mor­phose.

Métamorphoses : François Lallier aime à dire, – et en quels mots qui réchauffent et dépous­sièrent le rayon où on l'oublie trop sou­vent ! -, l'intérêt qu'il porte à la poé­sie latine. D'un même élan se mani­feste alors sa proxi­mi­té avec Jouve et son éro­tisme à la fois direct et cos­mique. Ainsi écrit-il d'une « fille maigre » : …un flux de toutes parts l'emporte en son zèle de ves­tale folle, pauvre miroir de tem­pêtes à l'éternel fra­cas… car jamais les corps et ce que nous en fai­sons ne sont cou­pés de l'immensurable.

Depuis cet été, avec les expli­ca­tions qui ont entou­ré la décou­verte du boson de Higgs, nous sommes fami­lia­ri­sés à l'idée que le poids, c'est du mou­ve­ment. Ce que les phy­si­ciens découvrent dans leurs accé­lé­ra­teurs de par­ti­cules, le poète l'éprouve dans l'acte de dire.

Parlant de l'écriture comme d'un « ins­tru­ment »{3}, François Lallier ne s'est jamais sen­ti à l'aise face au res­ser­re­ment dans l'orbe lin­guis­tique d'une cer­taine poé­sie des années 1970, laquelle can­ton­nait les poètes à des pro­blèmes de poètes (et ce au détri­ment de l'appréciation de la réa­li­té phy­sique, lais­sée pour le coup aux seuls scien­ti­fiques). Ce serait vrai­ment dom­mage de limi­ter au genre amou­reux cette phrase du poème « Rue d'Alésia » : pour que s'accomplisse (…) la ren­contre des corps en leur vraie matière. Il sem­ble­rait, avec Les arché­types, que le bou­le­ver­se­ment de la sen­sa­tion et de l'appréciation de ce que l'on n'ose plus appe­ler « la Nature »,  dont la phy­sique quan­tique est un des prin­ci­paux vec­teurs, ait enfin trou­vé un pro­lon­ge­ment lit­té­raire.

 

Notes :

{1}, {2} et {3}  Le retour­ne­ment de la mémoire, entre­tien avec Patrick Née, Europe, novembre-décembre 2012.

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