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Les Dialogues obscurs de W.S. Graham

Par |2018-08-14T23:59:06+00:00 26 octobre 2013|Catégories : Blog|

Je laisse ceci à ton oreille pour quand tu t’éveilleras
W.S. Graham

 

Tais-toi. Tais-toi. Il n’y a per­sonne ici.
Si tu crois entendre quelqu’un frap­per
De l’autre côté des mots, n’y prends
Pas garde. Ce ne peut être que
L’énorme créa­ture dont la queue bat
Le silence de l’autre côté.
Si tu ne per­çois pas même ce bruit
Je talo­che­rai la bête
Et dans mon Art tu l’entendras gla­pir.

 

Né en Ecosse, W.S Graham (1918-1986) a d’emblée refu­sé la machine du sala­riat, machine néfaste à l’œuvre dans nos âmes, machine dont on com­mence à peine à entre­voir les malignes réalisations/​destructions, celles qui pour­tant ont ample­ment été annon­cées par un Heidegger – entre autres. La réfé­rence au phi­lo­sophe alle­mand n’est pas ano­dine, on le ver­ra plus avant, et Paul Stubbs a bien rai­son de la noter inci­dem­ment au creux de sa post­face Ce n’est évi­dem­ment pas sans risques, face à la mul­ti­tude des hommes creux qui « pensent », mora­line à l’appui, qu’Heidegger était une sorte de « méchant gar­çon ». Graham a vou­lu et est par­ve­nu à (sur) vivre en tant que poète, tant bien que mal, aidé par des amis ain­si que par la femme qui l’aimait. Il y a cette révolte dans cha­cune des lignes de ses poèmes comme sur chaque trait de son visage, le tout sculp­té au burin. Ses pre­miers recueils paraissent entre 1942 et 1945. Puis, ses ouvrages sont édi­tés chez Faber and Faber, l’un des grands édi­teurs anglais de poé­sie. Une réfé­rence. Du reste, l’un des édi­teurs de Graham s’appelle T.S. Eliot. Ce n’est pas rien. Dès 1949, Faber and Faber édite Le Seuil blanc, et la fidé­li­té de l’éditeur à la poé­sie de Graham se pro­longe jusqu’à aujourd’hui (les recueils étant tou­jours dis­po­nibles) en par­ti­cu­lier par l’intermédiaire d’un volume de poèmes choi­sis, celui qui est main­te­nant dis­po­nible en fran­çais grâce à Black Herald Press, ain­si que par la paru­tion récente des poé­sies com­plètes (2006).

Le Seuil blanc, c’est cela :
 

Ecoute. Revêts le matin
Eveillé dans lumière tom­bante.
Le songe d’un homme
Soudain peut héri­ter
Les siècles applau­dis­sant
De son unique minute sur terre.
Et entendre les jurés vierges
Parler avec son souffle à lui
Aux gar­çons du coin de sa rue.
Et entendre le panier à salade
Au soir fouiller la ville.
Et entendre les cordes à sau­ter conviant
Sœur Mary dans le jeu.
Et entendre Willie et Davie
Parmi les fou­gères du Narnain
Chanter dans une brume char­gée
De myrte et d’auditeurs.
Et entendre la ville haute
Pleurer sa sup­plique de craintes
A l’asile des pauvres proche
Du cœur bat­tant de tous.
Et entendre les enfants jouer au loup
Et cou­rir avec mes pieds à moi
Dans la nasse enve­lop­pante
D’un prin­cipe sui­ci­dant.
Ecoute. Revêts le point du jour.
Eveillé en miracle.
L’auditoire est réveillé dans son lit
Sous les barres d’immeubles
Sous les docks au sucre
Sous les ins­tants gra­vés.
Les siècles tournent leurs ver­rous
Et ouvrent sous la col­line
Leurs livres et leurs portes reçus en héri­tage
Rassemblés pour dis­til­ler
Tels joyeux cueilleurs de baies
Une voix unique pour nous par­ler.
Oui écoute. Elle emporte
La seconde et les années
Jusqu’à ce que le cœur soit dans une veste de neige
Et la tête de blanc cas­quée
Et que le chant dorme pour être éveillé
Par l’oreille écla­tante du matin.
Ecoute. Revêts le matin.
Eveillé dans lumière tom­bante.
 

W.S. Graham n’est pas sim­ple­ment « un poète », il est un vrai poète. Ou un poète vrai. Authentique. Cela ne court par les rues, bien sûr, ce n’est pour­tant pas aus­si rare qu’on le croit com­mu­né­ment. La poé­sie authen­tique irrigue sou­ter­rai­ne­ment le monde appa­rent – et cela est bon. Graham n’écrit pas seule­ment de la poé­sie, il vit et pense le Poème tout en écri­vant sous sa dic­tée.

C’est là toute la pro­fon­deur de l’authenticité poé­tique, ce fait extra­or­di­naire qui veut que cer­taines formes humaines soient l’humble encre du Poème en ce bas monde.

Il l’écrit ain­si :
 

Je verse en verre le sable que mes fleuves donnent
 

Et c’est pour­quoi la ques­tion du lan­gage est évi­dem­ment la ques­tion essen­tielle, non pas les mots et paroles bavards qui inondent actuel­le­ment nos vies et nos âmes, non, le lan­gage :

 

Dans une pri­son non choi­sie
Me pousse un cœur et une tête
Depuis les curieuses cours des morts
Et dans un cri me dépouille de mon pain.
On me verse depuis un feu ser­pen­tin
Et depuis la glace cathé­drale
En un seul geste ascen­dant
Au-des­sus d’une mère de pierre
Et d’une secrète illu­mi­na­tion.
 

Le lan­gage, ce qui est au cœur même de ce qui est :

Car tou­jours le lan­gage
Se trouve là où sont les gens.
 

Plus loin, le poète ose :
 

Et dans ce poème je suis.
 

Voilà ce que nous pen­sons être le réel. Paul Stubbs, a bien rai­son, de réfé­rer à Heidegger en évo­quant la poé­sie de Graham et, au-delà, fina­le­ment, à une cer­taine forme de résis­tance réelle, concrète, en dedans même du contem­po­rain, ce que l’on s’échine étran­ge­ment à nom­mer « moder­ni­té ». Les mots semblent avoir per­du tout sens. La poé­sie, c’est l’acte de résis­tance inté­gral :
 

Imagine une forêt
Une vraie forêt.
 

Le recours au poème est un recours aux forêts. Et nous mesu­rons plei­ne­ment ce que cela peut avoir d’effrayant aux oreilles pla­cées à la gauche du Père, oreilles qui savent entendre à défaut d’encore écou­ter. Peu nous importe, les petites inquié­tudes don­nant de doux fris­sons, qui ignore cela ?

Et la chose est fort sérieuse :
 

 

Il ne faut pas me déran­ger. Je dois extraire
D’entre les mots une créa­ture et ses œufs.
Je dois m’en empa­rer main­te­nant, sans quoi
Ma vani­té s’en trou­ve­ra hor­ri­fiée mais encore mon bon chat
Ne me regar­de­ra plus de la même façon.
 

Peut-on dire plus ?

 

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