> Les fêlures sauvages, Vladimir André Cejovic

Les fêlures sauvages, Vladimir André Cejovic

Par |2018-10-19T19:48:54+00:00 14 juillet 2014|Catégories : Critiques|

Le nom du poète jette déjà une lumière, presque crue, sur les sau­vages fêlures. Un monde à la fois tendre et cruel de pierres déchar­nées, de sou­ve­nances de chairs cal­ci­fiées. Humiliée, rabais­sée par la lit­té­ra­ture la plus vul­gaire, la poé­sie, maî­tresse, vit de sa pri­mor­diale kénose chez quelques poètes qui ne se piquent pas d'un roman­tisme sur­an­né ! Maîtresse rude, exi­geante, nous le savons. Et la poé­sie de V.A. Cejovic est là pour le rap­pe­ler aux yeux de nos âmes engour­dies ! Rude, mais misé­ri­cor­dieuse aux vrais humbles, à tous ceux qui, exi­geants aus­si, ne se voilent pas le mufle d'une peau de cha­grin rabou­grie mais savent, dans la chair ignée des mots, que les vraies dou­leurs si elles sont bien silen­cieuses éclatent dans le verbe qui « sup­porte tout », parce que son nom est Amour :

 

« N'ayant pour com­pa­gnon que leurs âmes men­diantes.
On l'appelle le mal, le bien, le tyran,
Mais ce n'est que moi,
Homme aux sens ano­dins, la langue hideuse
Imitant le bruit des belles sources,
Je ravage la vie dans ses intimes pro­fon­deurs. » (p. 18)

 

La bien­veillante cruau­té du verbe qui nous offre les révé­la­tions d'ordre cos­mique.

 

« Chevaucher les désastres et les vents,
te nour­rir du sang de l'ange per­vers. » (p.19)

 

Tout ce que l'homme du com­mun fait dans le monde des « choses » qu'il nomme, igno­ble­ment, réa­li­té et qu'il impose, inno­mé­ment à tous, le poète le voit et res­sent dans le verbe… C'est « pose » et « affec­ta­tion » pour le com­mun pri­son­nier volon­taire du ON, c'est déchi­rante impos­si­bi­li­té pour le  poète qui « fait » le monde, qui ne le décrit mais…

La déchi­rure dans le nom de ce poète-ci est don­née…

 

« Qu 'étais-je, empor­té par le brou­ha­ha des ser­vages humains, à m'échapper en d'inertes lâche­tés et en l'infante mélan­co­lie d'être né, errant dans la lumière, écume solaire du jour. L'ennui féroce pillait ma pré­sence, et je ne pos­sé­dais de la vie ni assez de cruau­té, ni assez de bon­té. » (p. 59)

 

La terre des ancêtres, la chair des ancêtres liée à cette terre, cette terre qui aura recueillie le corps, mort, des ancêtres, la glèbe et la lave, la sève et la cha­leur oxy­dante enva­hie le ciel rou­gi de sco­ries, en forme de corps de femmes, inflam­mables mais éteintes…
 

Les fêlures laissent s'épandre la boue ocre et rou­geâtre du verbe en souf­france-fusion !

 

« O le sang recou­vrant la pâture des êtres. La nuit tombe, j'apprends à mar­cher. » (p.23)

 

Marcher en dan­sant les mots au-des­sus du gouffre rou­gi rugis­sant de notre inso­lente et amè­re­ment fade soli­tude de pierre vol­ca­nique noire sculp­tée en corps de femme, de manque à notre étuve mâle qui ne peut assez se repaître de sa vio­lente soif d'acide ten­dresse…
 

Marcher, vire­vol­tant lour­de­ment, dans des pay­sages de fer et d'acier mais bruts, pri­mor­diaux. De rocs en fusion, de vent de néant aux intenses flammes noires et ors d'amoureuses et plain­tives tor­nades anthro­po­phages…
 

Cejovic s'affronte ver­ba­le­ment, et la chair est son verbe, à la matière du monde tel qu'il le fait, le poète. Rude et tran­chant. Sa prose poé­tique est un alliage étrange d'un fin métal extrê­me­ment brû­lant et cor­ro­sif et d'un cris­tal des plus purs et des plus trans­pa­rents. La phrase est digue ET fleuve de feu. Sidérale trans­la­tion d'une effroyable inten­si­té d'une expé­rience unique qui ne ce peut abso­lu­ment réité­rer.

Cejovic c'est la noire colère ardente de Miodrag Bulatovic, l'implacable som­bri­vore et vio­lente nos­tal­gie mais sans les inutiles ater­moie­ments d'une lit­té­rale his­toire-conte qui cache l'essentielle inflo­res­cence…

 

« Et je vois,
dans l'amère dis­tance qui s'éprend des corps,
sous la lune,
plus réels que les sages et les saints,
les men­diants et les vaga­bonds
qui errent et vont,
érodent le monde
sous le giron du chaos. » (p. 60)

 

La cruau­té que nous por­tons en nous, et contre les « ceusses » qui sont nous véri­ta­ble­ment, qui « érodent le monde », et que, par le verbe nous pou­vons exor­ci­ser, n'a rien à voir avec la vio­lence de l'imagerie-mécanique qu'ON nous impose. Cette vio­lence auto­lon­gique est une dévo­ra­tion de l'ego, fin de mimé­tisme, désir son média­teur, propre, per­son­nel.

La cruau­té de la haute terre noire de nocive et pri­mor­diale nos­tal­gie nous l'exerçons et l'exorcisons avec le poète qui fait par le verbe un monde vrai qui est por­té dans nos poi­trails larges et bru­taux mais com­pri­mé et dépris de toute haine obs­cure par les rais d'une lumière oblique de ver­bi­fique béné­vo­lence…

 

« la rage de ne pou­voir fuir que dans la cruau­té ou la fai­blesse, et la soif, la soif de ma propre rudesse par delà les ancêtres, les femmes et le néant. » (p.61)

 

Le « je » du poète nous enseigne sur nous, à nous. Il est notre fêlure. La bri­sure du monde du ON. Le « je » du poète a par­cou­ru les terres intoxi­qués de ces ancêtres vio­lents et vol­ca­niques, il est la frac­ture par laquelle s'épanche la boue sco­rique de nos rou­geoyantes vio­lences tues…

Dans les « sau­vages fêlures » de Cejovic nous tenons fer­me­ment le verbe fer­men­té des acres fumées du cruel vol­can qui s'épanche dans la lumi­nes­cente noir­ceur de nos ances­trales ini­mi­tiés dont la contra­dic­toire conjonc­tion nous est infi­ni­ment salu­taire…    

(Illustrent ce texte, deux toiles vol­ca­niques d'un poète du geste dans le nom duquel ce lit aus­si, non lit­té­rai­re­ment, une sau­vage fêlure. Merci à Pierre Zoran Petrel, donc, pour m'autoriser à illus­trer cet outre-texte de ces deux jaillis­se­ments…)

      

 

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