Lettre à Jean-Marc Sourdillon, à propos de Les Voix de Véronique

Par |2017-12-27T17:25:34+01:00 14 novembre 2017|Catégories : Essais & Chroniques, Jean-Marc Sourdillon|Mots-clés : |

Cher Jean-Marc,

 

Je te remer­cie tout d’abord pour l’envoi de ton livre et je tiens à te dire com­bi­en je l’ai aimé. C’est à mon avis une réus­site totale, d’une pro­fonde orig­i­nal­ité, dans laque­lle tu pro­longes par la fic­tion et la prose ton tra­vail poé­tique (même si les Miens de per­son­ne en con­sti­tu­aient déjà une syn­thèse). Mais cette fois, il me sem­ble que, par ce recueil, tu entres d’une façon déci­sive dans la fic­tion, au sens romanesque du terme. Ce qui me frappe (out­re la beauté de l’objet livre ce qui n’est pas rien et pro­longe la beauté du texte) c’est la cohérence frap­pante de l’ensemble. Il s’agit vrai­ment là d’un ensem­ble pen­sé, archi­tec­turé, à par­tir d’une idée et d’une ligne uniques et unifiées, quoique savam­ment déclinées et ram­i­fiées. C’est juste­ment ce que per­son­nelle­ment j’aime dans ton livre, cette unité qui en fait un ensem­ble tail­lé dans le même matéri­au nar­ratif, vivant, émo­tif et poétique.

Je ne vais rien dire d’original et j’espère être fidèle à ce que tu as voulu faire, toutes les nou­velles me sem­blent abor­der sous un angle dif­férent des moments d’interrogation autour du féminin ou de la con­fronta­tion au féminin (ou au mater­nel, par­mi d’autres vari­a­tions). Même la nou­velle autour de la passerelle du Val d’or où le féminin n’est présent qu’indirectement (L’Ab­sente) est aiman­té, me sem­ble-t-il, par un élé­ment féminin (j’emploie ce terme à défaut d’un autre sans doute meilleur – que je ne trou­ve pas), absent ou du moins sous-jacent qui sou­tient et habite le texte en négatif et sur­git dans la dernière phrase. De toute façon, toutes les nou­velles sont pro­fondé­ment émou­vantes et vibrantes, mais elles ne touchent pas seule­ment par leur force émo­tive, même si elles plon­gent par­fois dans le plus nu du désar­roi et de la soli­tude (Ersil­ia) mais aus­si par le trem­ble­ment sen­suel et déchiré à la fois de l’écriture et du style, qui tien­nent chaque fois l’équilibre entre l’épaisseur du réc­it et un inachève­ment déli­cat, l’éclat d’une ful­gu­rance inter­rompue (sauf peut-être le pre­mier, qui se situe dans une tonal­ité et à un niveau dif­férent, moins incar­né parce que moins référen­tiel, comme le prélude rêvé d’un opéra).

Domine égale­ment un sen­ti­ment très cap­ti­vant et agréable (romanesque lui aus­si, mais pour moi ce terme, sans doute mal choisi n’est pas asso­cié au roman, mais à l’idée même de réc­it ou d’inscription d’une con­science et d’un corps dans l’espace et le temps du monde) de var­iété, chaque his­toire explo­rant un lieu, une qual­ité spa­tiale, un paysage, des milieux dif­férents, tous évo­qués, au sens fort du terme mais jamais épuisés par des descrip­tions ou des scènes qui ramèn­eraient à la con­ven­tion du réc­it tra­di­tion­nel. Par exem­ple dans Solange tu fais exis­ter, surtout par la voix, l’univers d’une mai­son et d’une famille bour­geoise du siè­cle dernier ; dans Lau­rence, peut-être la plus clas­sique des nou­velles, celui d’une soli­tude polaire, si pré­cisé­ment et si intérieure­ment dess­inée ; dans Genève, celui d’une écri­t­ure au tra­vail à Lau­sanne, si émou­vant aus­si etc…

Je ne sais pas le dire autrement : je crois n’avoir jamais rien lu qui ressem­ble à tes textes et à la com­po­si­tion qu’ils for­ment. C’est pourquoi sans doute j’ai un peu de mal à en par­ler. Au début, au fil de la lec­ture, me venait  par moment le sou­venir des Tro­pismes de Sar­raute, même s’il n’y a pas du tout chez toi, cette sécher­esse ironique,  ana­ly­tique, un peu froide  de Sar­raute. Mais on ressent le même désir de capter, dans l’ordre des sen­sa­tions — mais tou­jours en rela­tion avec les paysages, le monde sen­si­ble, la chair de l’esprit — des mou­ve­ments indi­ci­bles, inex­primables, con­tra­dic­toires, flu­id­i­fiés et adoucis par un rap­port au tis­su con­cret des choses.

Je com­prends le pro­jet d’ensemble (dont le pre­mier texte, Véronique, fixe la longueur d’onde et dont le dernier; Jean Marc, expose sur un plan un peu plus théorique, ou auto­bi­ographique, du point de vue de l’écrivain les soubasse­ments plus directe­ment lit­téraires et philosophiques, sans qu’il y ait rien de pesant pour moi dans ce dernier terme) comme la ten­ta­tive démul­ti­pliée pour saisir ce moment insta­ble, dra­ma­tique, euphorique ou douloureux, d’une nais­sance, d’une mort, d’un désir (peut-être faudrait-il dire plutôt, d’un naître d’un mourir, d’un désir­er) d’une angoisse etc — mais toutes ces sit­u­a­tions revi­en­nent prob­a­ble­ment à la même chose

Plusieurs jours après la lec­ture, quelque chose du livre per­siste, insiste, qui est, je crois la car­ac­téris­tique des œuvres fortes et mar­quantes, celles qui ont su, comme les voix de Véronique, trou­ver leur  rythme et leur touch­er intérieur, l’équilibre d’une émo­tion, d’une pen­sée et d’une langue.

 

Fares

Les voix de Véronique, Jean-Marc Sourdillon, éd. La Bateau Fantôme, 2017

Les voix de Véronique, Jean Marc Sour­dil­lon, Le Bateau Fan­tôme, 2017, 104 p. 17 euros

Présentation de l’auteur

Jean-Marc Sourdillon

Jean Marc Sour­dil­lon est né en 1961.  A pub­lié des livres poétiques :

  • Les Tourterelles (La Dame d’onze heures, pré­face de Philippe Jac­cot­tet, encres d’Is­abelle Ravi­o­lo, 2009).
  • Les Miens de per­son­ne (La Dame d’onze heures, pré­face de Jean-Pierre Lemaire, lavis de Gilles Sack­sick, 2010),
  • Dix sec­on­des tigre (L’Arrière-pays, 2011),
  • En vue de naître (L’Ar­rière-pays, 2017),
  • La vie dis­con­tin­ue (La part com­mune, 2017),
  • des essais et des nou­velles, Les voix de Véronique (Le Bateau Fan­tôme, 2017).

A traduit María Zam­bra­no et édité les Œuvres de Philippe Jac­cot­tet dans la Pléiade.

Jean-Marc Sourdillon

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