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Lettres choisies d’Allen Ginsberg

Par |2018-11-20T18:53:17+00:00 7 avril 2014|Catégories : Blog|

 

Allen Ginsberg : Lettres choisies (1943-1997)

 

Ginsberg vécut de 1926 (il est né d'une mère mili­tante com­mu­niste et d'un père pro­fes­seur d'anglais et poète) à 1997, recon­nu comme l'un des fon­da­teurs de la Beat Generation. Parallèlement à son œuvre, il écri­vit de nom­breuses lettres à divers cor­res­pon­dants, mais on ne sait pas pré­ci­sé­ment com­bien. Bill Morgan, qui a opé­ré le choix des 165 lettres, avoue en "avoir mis au jour plus de 3700 des quatre coins de la pla­nète". Ces 165 s'échelonnent de 1943 (Ginsberg n'a alors que 17 ans) à 1997. C'est dire qu'elles couvrent toute la vie de l'être, de son ado­les­cence à sa mort. On peut sup­po­ser qu'elles sont révé­la­trices de l'évolution du per­son­nage. Morgan affirme encore n'avoir rete­nu que les lettres les plus inté­res­santes, indé­pen­dam­ment de leurs des­ti­na­taires. D'où un ensemble hété­ro­clite com­pre­nant des lettres adres­sées aus­si bien à ses amis de la Beat Generation que des mis­sives des­ti­nées à des poli­ti­ciens, des édi­teurs… "Les lettres de ce volume pré­sentent un cer­tain aspect de Ginsberg que ni ses poèmes ni ses jour­naux ou ses essais ne dévoilent" affirme encore Morgan. Ces lettres ont aus­si un carac­tère spon­ta­né et abordent des sujets très divers… Reste à voir ce qu'elles apportent à la connais­sance de Ginsberg.

    Elles révèlent un homme éru­dit et enga­gé sans que ne soit négli­gé le côté intime. Apparaissent ses dif­fé­rents com­bats pour la démo­cra­ti­sa­tion de la culture et ceux en faveur de l'homosexualité. C'est donc tout un aspect de la vie  qui est ain­si pas­sé en revue et qui se décline de diverses façons. Si la pré­sen­ta­tion chro­no­lo­gique favo­rise la com­pré­hen­sion de l'évolution de Ginsberg, le lec­teur peut cepen­dant repé­rer plu­sieurs thèmes qui reviennent tout au long de cette bonne cin­quan­taine d'années. En l'état, ce choix est un livre très inté­res­sant et dif­fi­cile d'accès. Très inté­res­sant par l'image qu'il donne de Ginsberg mais dif­fi­cile d'accès car il ne suf­fit pas d'avoir lu tous les livres des auteurs de la Beat Generation pour com­prendre ce que veut dire Ginsberg (et je ne parle pas de ceux qui ne les ont pas lus ou dis­trai­te­ment). Cet ensemble de lettres ne se résume donc pas. Tout au plus peut-on se livrer à un essai de clas­si­fi­ca­tion et carac­té­ri­ser sché­ma­ti­que­ment cha­cune des caté­go­ries ain­si mises en évi­dence pour don­ner envie de lire l'ouvrage. On peut dis­tin­guer cinq approches thé­ma­tiques : l'érudition et la curio­si­té, la recherche d'une écri­ture per­son­nelle, la lutte pour la recon­nais­sance de l'homosexualité dans la socié­té, la lutte poli­tique et, enfin, l'attirance pour la pen­sée extrême-orien­tale… Non que ces thèmes donnent nais­sance à des lettres bien cali­brées mais, au contraire, ils tra­versent bien des mis­sives.  Et cette clas­si­fi­ca­tion n'est pas exhaus­tive !

    Par exemple, dans ses lettres à ses pro­fes­seurs (entre autres), on découvre un Ginsberg fin connais­seur de la lit­té­ra­ture mon­diale et fran­çaise en par­ti­cu­lier : Rimbaud, bien sûr, maintes fois cité, mais aus­si Maldoror, Flaubert, Proust, Céline et Shelley, Yeats, Rilke, Wilde, Nietzsche, Pétrone, Hemingway… Etc ! On est loin de l'image de l'écrivain incon­sis­tant com­plai­sam­ment véhi­cu­lée par une cer­taine presse. Mais un tra­vail appro­fon­di de recherche serait à faire… Ensuite les pas­sages où l'on voit un Ginsberg pré­oc­cu­pé de la valeur lit­té­raire de ses textes, jamais satis­fait de ses essais qu'il veut reprendre, sou­cieux de les sou­mettre à la lec­ture de ses inter­lo­cu­teurs sont nom­breux. Tout cela ne va pas sans une luci­di­té cer­taine ; à son pro­fes­seur Lionel Trilling, il écrit en 1948 : "Avez-vous eu le temps de lire les poèmes ? Je me sens cou­pable de ne pas avoir déve­lop­pé ma tech­nique plus vite et mieux que je ne l'ai fait. Comme vous pou­vez le consta­ter, elle est tou­jours empreinte de cette sub­jec­ti­vi­té élé­giaque, prin­ci­pa­le­ment stu­pide somme toute, et je com­mence à m'en vou­loir au point de pen­ser que je me four­voie  tota­le­ment"

    La lutte pour la libé­ra­li­sa­tion des moeurs et l'acceptation de l'homosexualité tra­verse ces écrits. Ce com­bat com­mence très tôt : on en trouve trace dans une lettre datée de 1947 au psy­cha­na­lyste Wilhelm Reich : "Je suis homo­sexuel d'aussi loin que je m'en sou­vienne et ai eu très peu de rela­tions amou­reuses homo­sexuelles, de courtes ou longues durées". Une lettre de la même année à Neal Cassady est un longue lettre d'amour… qui paraît bien sage aujourd'hui. Mais Ginsberg est aus­si atten­tif aux rap­ports de forces et au cli­mat poli­tique de l'époque ; dans une lettre à Jack Kerouac (1952), il écrit  à pro­pos d'un manus­crit de celui-ci : "Je ne vois pas com­ment il peut être un jour publié, c'est trop per­son­nel, il y a bien trop de voca­bu­laire se rap­por­tant au sexe…" Une lettre de 1957 à Lawrence Ferlinguetti pré­cise : "… les longs poèmes que j'ai écrits récem­ment ne sont pas vrai­ment publiables et nous enver­raient tous en pri­son – une his­toire sexuelle auto­bio­gra­phique". Voilà qui en dit beau­coup sur le pays de la liber­té… Ce qui n'empêcha pas Ginsberg (qui fai­sait la dif­fé­rence entre homo­sexua­li­té et pédo­phi­lie) de sou­te­nir la NAMBLA (North American Man/​Boy Love Association) au début des années 80 au nom de l'hystérie homo­phobe dont il avait souf­fert dans sa  jeu­nesse…

    Si Allen Ginsberg est un bon repré­sen­tant de la "gauche" amé­ri­caine, s'il est contre le sovié­tisme et ne manque pas dans ses lettres d'en repé­rer les sur­geons dans les pays satel­lites de l'URSS, il ne condamne pas pour autant le com­mu­nisme et c'est à juste titre que Bill Morgan note dans son intro­duc­tion (à pro­pos des lettres de Kerouac) que Ginsberg écri­vait qu'il vou­lait s'assurer "qu'aucun édi­teur de sa cor­res­pon­dance ne croie pos­sible d'arrondir les angles à la der­nière minute, ou au contraire d'aplanir cer­taines aspé­ri­tés anti-amé­ri­caines et com­mu­nistes…"  Faut-il le dire, Ginnsberg fut de toutes les luttes contre le sys­tème yan­kee et sa tra­duc­tion poli­ti­cienne. En 1961, dans une lettre à son père, il écri­vait : "Je vois aus­si l'interdiction du par­ti com­mu­niste, la semaine der­nière, comme une action éta­tique offi­cielle des États-Unis." Il cla­ri­fie les choses en 1970 dans une lettre à Donald Maness (un poli­ti­card new-yor­kais selon Bill Morgan) : "Je ne suis pas, de fait, membre du par­ti com­mu­niste, ni me consacre au ren­ver­se­ment de ce gou­ver­ne­ment ou de tout autre gou­ver­ne­ment par la vio­lence. Je suis en réa­li­té un paci­fiste et je m'élève contre ce que font les États-Unis pour essayer de sub­ver­tir et de ren­ver­ser par la vio­lence les gou­ver­ne­ments en Indochine et en Amérique du Sud". Il faut lire dans sa tota­li­té cette lettre datée du 22 décembre 1970 car elle situe par­fai­te­ment Ginsberg sur le front poli­tique… Mais il est vrai que sa mère, pour qui il eut tou­jours beau­coup d'affection, était une mili­tante du par­ti com­mu­niste…, et qu'il lui dédia l'un de ses grands livres, Kaddish, sorte de médi­ta­tion sur sa mort…

    Il est com­mu­né­ment admis que Ginsberg par­ta­geait la foi boud­dhiste. Mais ce qui est moins connu, c'est qu'il séjour­na dix-huit mois en Inde, de 1962 à 1963, et qu'il ren­tra aux USA après un périple en Asie du Sud-Est et au Japon. Des lettres témoignent de ces faits.  Au début des années 70, Allen Ginsberg com­mence une for­ma­tion boud­dhiste avec un lama tibé­tain ; sa lettre à Jean-Jacques Lebel du 6 jan­vier 1974 revient avec forces détails sur une de ses for­ma­tions boud­dhistes : "… ai donc pas­sé trois mois à son sémi­naire boud­dhiste envi­ron 60 de ses élèves réunis, assis 10 heures par jour pen­dant 25 jours, le reste du temps consa­cré à l'étude de vieux textes sur la médi­ta­tion…" Il revien­dra en 1976, dans une lettre à Bob Dylan, sur l'influence des lamas boud­dhistes : "C'est-à-dire qu'il y a une vraie dis­po­ni­bi­li­té des lamas boud­dhistes tan­triques "réin­car­nés" et de maîtres zen offi­ciels, ras­sem­blés ici (une pro­gres­sion néces­saire, his­to­ri­que­ment logique, depuis les expé­riences anté­rieures faites en poé­sie et avec des drogues amé­ri­ca­nistes utiles)." (lettre pour lever des fonds pour sou­te­nir la Jack Kerouac School of Disembodied Poetics). Etc…

    Mais disant tout cela, je ne fais qu'effleurer la richesse foi­son­nante de ces lettres tra­ver­sées de mul­tiples nuances et de mul­tiples contra­dic­tions. Au total, ces Lettres choi­sies sont un outil pour ceux qui veulent mieux connaître Ginsberg et la Beat Generation. L'index (19 pages) et la table chro­no­lo­gique indi­quant les des­ti­na­taires année par année consti­tuent une aide pré­cieuse à la recherche (à la condi­tion de connaître pré­ci­sé­ment ces des­ti­na­taires). En tout état de cause, il faut suivre le conseil de Bill Morgan : "Le volume final se pré­sente comme un livre que l'on peut lire soit d'un bout à l'autre, soit par mor­ceaux pio­chés au hasard : ce sont des lettres à savou­rer  à loi­sir"

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