> Lionel Jung-Allégret, Un instant appuyé contre le vent

Lionel Jung-Allégret, Un instant appuyé contre le vent

Par | 2018-02-25T01:06:46+00:00 22 juin 2014|Catégories : Blog|

"Ils sont appuyés contre le ciel", ain­si com­mence le poème de René Guy Cadou, Les fusillés de Chateaubriant. Et je ne peux m'empêcher de rap­pro­cher ce vers du titre du recueil de Lionel Jung-Allégret, Un ins­tant appuyé contre le vent. Au risque de me four­voyer. Mais je ne résiste pas au plai­sir de ces rap­pro­che­ments insen­sés car le plai­sir de la lec­ture réside dans cette mise en réseau… Mais pour insen­sés qu'ils soient, ces rap­pro­che­ments peuvent être pro­duc­tifs. Faut-il rap­pe­ler que Le Fou d'Elsa d'Aragon débute par cet aveu : "Tout a com­men­cé par une faute de fran­çais" ? Une faute rele­vée dans une col­lec­tion de vieux jour­naux datant de la pre­mière moi­tié du XIXème siècle et qui est à l'origine d'une rêve­rie autour de Boabdil qu'on retrou­ve­ra, jus­te­ment, dans Le Fou d'Elsa… Mais il faut reve­nir à Lionel Jung-Allégret et ses poèmes.

    Lionel Jung-Allégret a-t-il lu le poème de Cadou ? Je ne sais pas, lui seul pour­rait répondre à la ques­tion. Mais que le rap­pro­che­ment entre ce poème et le titre du recueil soit dû au hasard ou vou­lu clai­re­ment est signi­fi­ca­tif. La dimen­sion cos­mique, uni­ver­selle qu'entend don­ner par ce pre­mier vers Cadou à l'assassinat de ces résis­tants (com­mu­nistes pour la plu­part) se retrouve-t-elle dans les poèmes de Lionel Jung-Allégret ? "Je parle de nos vies qui roulent dans le sable de nos pas" (p 24) : ce frag­ment de vers fait écho invo­lon­tai­re­ment au lieu où furent fusillés ceux de Chateaubriant, la Sablière…  "Je parle d'un jour qui me sépare de la mort et me sépare de la vie" (p 25) fait écho au moment où mou­rurent ceux de Chateaubriant, tout aus­si invo­lon­tai­re­ment. Quels méandres emprunte la lec­ture ? Mais le pro­pos de Lionel Jung-Allégret est tout autre : il ne parle pas de Résistants ou d'otages fusillés par les nazis ; il parle du rap­port de l'homme au pay­sage, à la nature, à l'éter­ni­té qui nous dresse /​/​ et nous échappe (p 28). Ce pro­pos n'est pas his­to­rique, il est méta­phy­sique si l'on peut appe­ler méta­phy­sique ce dis­cours qui nous est dic­té par la contem­pla­tion de la nature. Ou l'immersion dans cette der­nière.

    Cet ensemble de poèmes (ou ce long poème) est une médi­ta­tion sur la vie et sur la nature qui entoure l'auteur, une pro­me­nade au jour le jour avec les nota­tions obli­gées : "Sur la route où je marche…" dit le poète. Qui ajoute : "Je regarde… Je suis seul à obser­ver… Je cherche les signes…" C'est cette atten­tion au pay­sage qui coïn­cide avec le  cours du temps qui donne nais­sance au poème. Mais ce n'est pas une simple méca­nique ; le sou­ve­nir a sa place dans cette médi­ta­tion : "Je me sou­viens des yeux ouverts et blancs de mon père…" Mais, si la mort est omni­pré­sente, Lionel Jung-Allégert en tire une leçon phi­lo­so­phique, qua­si-héra­cli­téenne : "Il n'y a que la route hâtive qui s'avance, que le sol  pro­fond où s'enfonce le corps /​/​ d'où jamais ne revient le même corps".

    Un ins­tant appuyé contre le vent clôt une tri­lo­gie com­men­cée avec  Écorces et conti­nuée avec Parallaxes apprend au lec­teur la qua­trième de cou­ver­ture. Je regrette de n'avoir pas lu les deux pré­cé­dents recueils…