> Luisa Futoransky, Peintures rupestres

Luisa Futoransky, Peintures rupestres

Par | 2018-02-21T04:06:53+00:00 23 mai 2015|Catégories : Critiques|

 

Née à Buenos Aires mais vivant à Paris depuis plus de trente ans, Luisa Futoransky est poète, nar­ra­trice et essayiste. Elle a reçu de nom­breux prix lit­té­raires. Son oeuvre est tra­duite en anglais, fran­çais, ita­lien, por­tu­gais et hébreu.

Elle est consi­dé­rée comme l’icône de la poé­sie argen­tine exi­lée à Paris avec Cortázar qui est venu à sa pre­mière lec­ture comme elle a assis­té à son enter­re­ment.

Certains voyages poé­tiques de Luisa Futoransky ont à voir avec l’exil, d’autres avec l’identité, mais aus­si avec la des­crip­tion de lieux com­muns et de ter­ri­toires capables de sus­ci­ter des éclairs de beau­té .

Peintures rupestres répond à ce mou­ve­ment explo­ra­toire, ce rythme de migra­tions .Il apporte des preuves d’un talent énorme pour nous faire voya­ger sans sor­tir de chez nous .

Luisa Futoransky exprime cette idée dans son der­nier long poème Pays de Cocagne :

           

s’approprier un lieu
           requiert aban­don et talent 

            ………….

            Baudelaire a dit
           que le pays de cocagne
           doit être un pays superbe
                        – où per­sonne ne tra­vaille et où il y a de tout-
                    et je rêvais d’aller le visi­ter avec une vieille amie.

 

Cette même idée se retrouve dans le  poème  Oporto blanc :

 

                        on recon­naît une ville à ses dou­ceurs, ses fous
                       et aus­si aux ornières de ses chaus­sées

 

Peintures rupestres, Éditions Leviatán, col­lec­tion poesía mayor, non encore publié en fran­çais mais en cours de tra­duc­tion, est le der­nier livre deLuisa Futoransky.

Tout au long de ces qua­rante poèmes, Luisa Futroransky, dont l’inspiration et la voix pro­longent ici le livre Orties de Saorge publié l’an pas­sé au Québec aux édi­tions de la Grenouillère indique com­bien la poé­sie est selon les mots de l’auteur « une ber­ceuse trans­per­cée par les ongles. »

En effet, le poème qui donne le titre au recueil nous fait com­prendre avec son iro­nie cin­glante que ces pein­tures rupestres, ces marques creu­sées dans l’histoire four­nissent à man­ger et à boire à des his­to­riens, des pho­to­graphes, conser­va­teurs de musées et même des poètes.

 

            PEINTURE  RUPESTRE

 

 

haut mur que celui de la san­té
il pro­fère des ordres
quand même
des bal­bu­tie­ments
impos­sibles à tra­duire
ramón exige
nn pro­met  , apaise
          – ça va aller
demain les choses arrivent
elles sont bien sépa­rées-
ramón semble se cal­mer

 

crain­tif, un vent se glisse par les fis­sures
et les ongles

 

ramón et ses com­plices
per­pé­tuent
trans­mettent
quelque soit la  forme de leurs caves
des tun­nels
et des cel­lules
des inci­sions
des traces
de l’art rupestre le plus cru

pour  don­ner fina­le­ment
à boire et à man­ger
à des his­to­riens, des pho­to­graphes
des conser­va­teurs de musée
et à quelque poète
com­plè­te­ment per­du
comme moi.

 

 

Mais le concept appa­raît dans le très beau  poème appe­lé  ‘Con fre­cuen­cia » que j’ai tra­duit par « Souvent ». C’est selon moi la com­mé­mo­ra­tion de ce qui se passe dans la langue et dans le corps, des gestes dans les hôpi­taux ,les pri­sons, les camps de concen­tra­tion :

 

           

Souvent

 

sou­vent je pense aux mor­taises des camps
les barres ché­tives
faites du der­nier sang des ongles
au pla­fond presque
devant la bouche
trom­peuse
de la douche
les calen­driers du mal­heur
effa­çant les jours avec des clous
dans les pri­sons
les petites rayures que nous lais­sons sur les murs
avec nos vies
et elles miroitent dans un  calen­drier
d’un cer­tain fir­ma­ment

 

pein­ture, même gros­sière
silen­cieuse dans sa dou­leur

 

mais très rupestre

 

D’autant plus que ce poème est dédié à ses lec­teurs.

 

 

Ainsi, les PEINTURES RUPESTRES de Luisa Futoransky  font coïn­ci­der forme et fond,  signi­fiant et signi­fié. Ce sont des marques sur les pierres qui, en même temps qu’elles résistent à l’érosion, trans­cendent les époques esthé­tiques, une tau­to­lo­gie de la per­ma­nence, une trom­pe­rie de la fini­tude, une his­toire qui res­te­ra his­toire pour tou­jours.

Mais les mots sont aus­si étranges que pré­cis, tels des masques qui cachent mais ne détonnent jamais.

C’est ain­si qu’au long de ses nou­veaux poèmes, Luisa Futoransky par­vient à décrire toute une faune, des espèces ani­males déca­dentes, une ville très connue comme l’est Berlin.

 

                                   Berlin, fiche tech­nique

                                               À Marily Matínez de Richter

 

ber­lin est solide
lourde mas­sive
spa­cieuse
métho­dique sur­tout
avec une pré­di­lec­tion pour le marbre
les litur­gies de l’avent
les anges jouf­flus
et les nains de jar­din.

 

 

Capable de trans­cen­der les fron­tières entre réa­li­té et fic­tion, dans le très beau poème inti­tu­lé musique de chambre de noël, Luisa Futoransky nous donne les clés  de la per­cep­tion poé­tique , simi­laire à la machine de Dieu :

 

            Les clés de Dieu sont trois : celle de la pluie, celle de la
                       /​naissance, celle de la résur­rec­tion.

 

Grands ins­pi­ra­teurs de récits, les poèmes de PEINTURES RUPESTRES  réveillent et révèlent un énorme désir d’écrire .On s’accordera pour dire que la poé­sie de Luisa Futoransky consti­tue la pein­ture rupestre des villes modernes.

 

 

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