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Macao grise épopée de Béatrice Machet

Par | 2018-05-21T16:31:13+00:00 22 juin 2014|Catégories : Blog|

Qui pra­tique comme je l’ai fait au début, une lec­ture de tra­duc­trice, curieuse de super­po­ser les mots dans les deux langues se ren­dra vite compte que Béatrice Machet brouille les pistes en s’offrant la pos­si­bi­li­té d’une redéfinition/​approche/​complémentarité de ce qu’elle a vou­lu signi­fier. La parole bon­dit dans les deux langues ajou­tant à l’écho une palette de cou­leurs et le lec­teur capable de lire l’anglais, se trouve avec bon­heur dans cet espace que Camille de Tolédo nomme le « com­mun », cet écart qui n’est pas la langue tra­duite mais le sur­croît du signi­fié.

Tentation pour­rait être pour l’auteur de nous éga­rer dans sa liber­té de jon­gler avec le fran­çais et l’anglais mais il s’agit plu­tôt d’un foi­son­ne­ment irré­pres­sible, mali­cieux, accen­tué par le posi­tion­ne­ment des deux « ver­sions » sur la page, tan­tôt rec­to et ver­so, ou encore ver­so et rec­to, tout aus­si bien haut et bas et inver­se­ment.

La décou­verte de Macao (mais dès son arri­vée à Hong Kong) se fait sous les signes contra­dic­toires du manque et de l’excès. Trop peu ce gris et beau­coup trop dans cette épo­pée poé­tique au cœur de la méga­pole.

Trop peu, cette « fadeur » -dont le rap­pro­che­ment avec l’idéal confu­céen du « neutre » est évo­qué à tra­vers la parole de François Jullien en exergue du recueil et dont Béatrice Machet nous rap­pelle au fil des pages que c’est ce à quoi elle devra se confron­ter, ce qu’elle devra sai­sir.

 

Gris

sa volon­té de non agres­sion

son appel à l’accomplissement sa tenue

inver­té­brée

 

ou encore

 

grey floa­ting       grey roo­ted in the

ero­tic and sacred connec­tion to the land

grey this native   this mys­te­rious­ly blur­red rea­li­ty of non-pos­ses­sion

 

**

 

est-ce fade est-ce gris l’un dans l’autre et l’autre dans l’un

com­bi­nai­sons à l’infini pour que jamais ne s’ennuie

l’esprit humain

 

dont la nature

toute la nature

serait d’être

com­plé­tude par indé­ter­mi­na­tion

sans saveur ou bien avec toutes

sans hyper­tro­phie d’aucune

jusqu’au sans relief

 

Fade, neutre, gris mais aus­si dans l’excès contraire, un trop plein dans lequel elle se sent bal­lo­tée et sans poids. Trop de bruit, trop de gens.

 

Et la nave va et marée humaine

me  porte

 

**

 

Is this an ocean for poe­try to be drif­ting

without any cen­ter

 

plus loin

 

Le mar­teau piqueur vrille sa mèche dans les tym­pans

une tran­chée dans le trot­toir

mosaïque noire et blanche déman­te­lée

 

et encore

 

C’est l’ombre des rick­shaws par les rues étroites

elle doit fuir

l’agressivité des ves­pas

la ruche humaine

obéit à des ins­tincts

à des logiques

que sa ratio­na­li­té n’envisage pas

….

 

Que dire de la langue entre excès et manque, excès de voix, manque de sens :

 

The color of words heard

in buses

in the lifts

nothing I unders­tand except

a few

as if playing rug­by

coming out of the scrum

 

of packed people

 

et dans ce tour­billon en chaud et froid, le poids de la soli­tude pèse étran­ge­ment :

 

J’arpente la ville

la qua­drille et me demande

pour­quoi ce sen­ti­ment

de lour­deur

à trans­por­ter sou­ve­nirs et espoirs

aucun n’est requis

mais com­ment s’empêcher

            de por­ter…

 

et prend une cou­leur indé­fi­nie : grise ?

 

My san­dals feet on the side­walks

run a grey pas­sage of entan­gled times

 

et plus loin

 

Est-ce là le sens de l’insensé ? L’insensé du sens ?

….

 

De par­cou­rir à parier

le gris prin­cipe sape

les lettres

 

            cela n’a ni queue ni tête

 

Mais y a-t-il quelque chose à com­prendre à cette ville dans laquelle il va pour­tant fal­loir que Béatrice vive. Comprendre, elle le désire ardem­ment ?

 

La seule direc­tion don­née

la seule sug­ges­tion lisible

une image claire d’un ter­ri­toire encom­bré

fait de fils d’encre emmê­lés… une invi­ta­tion un encou­ra­ge­ment pour mes mains

je veux en tirer un           découdre            démailler ton tri­co­tage

je veux com­prendre

….

(Ces fils qui évoquent pour elle, la Femme-Araignée, une des prin­ci­pales divi­ni­tés amé­rin­diennes qui, selon la légende, aurait par son art du tis­sage par­ti­ci­pé à la créa­tion de l’univers.)

 

Et c’est peut être dans le but de com­prendre qu’elle se penche sur les visages qui l’entourent : les femmes aux cha­peaux de paille de la rua do mer­ca­dores, celle qui dort dans le bus, ligne 11 ; qu’elle pro­fite, sur les marches de la cal­ça­da , de l’œil « du cro­queur de visages » plus ou moins bri­dés plus ou moins fon­cés pour devi­ner de quelles provinces/​ de la grande Chine/​ sont ori­gi­naires les pas­sants.

Pour cette rai­son qu’elle les suit dans l’intimité foi­son­nante de leurs lieux de culte.

 

Des sta­tuts monu­men­tales vous accueillent

en vous ter­ri­fiant

alors vous fuyez dans la cour

il fait bon où l’encens brûle

tant de bâtons par­tout

 

Après l’évocation du culte des morts, Béatrice se lance dans une longue médi­ta­tion sur le manque, manque qui n’est peut être pas absence de ce qui fai­sait la vie d’avant mais plu­tôt absence de cette inten­si­té, de ce désir qui portent en géné­ral tout com­men­ce­ment.

 

What is mis­sing….

 

La rosée

tôt le matin

 

bien sûr, mais puisqu’à par­tir de ce rêve plat le pay­sage n’offrira pas/​de trans­cen­dance ne se pose-t-elle pas d’avantage la ques­tion :

 

ce qui manque    est-ce brû­ler

est-ce….

cette méta­phore de l’étincelle

ce corps flam­mèche d’une vie

 

ou encore plus loin

 

n’est-ce pas le lot de toute étin­celle

de chaque mot

d’allumer et de don­ner vie

de per­mettre au feu

de se repo­ser

il a besoin

de nous

 

et là, c’est à petits pas, un peu comme des intrus que nous avan­çons car c’est dans l’intimité du poète que nous entrons :

 

et voyez l’étincelle sou­daine de soli­tude

cou­chée sur papier

 

Mais rien de triste ni de nos­tal­gique dans l’écriture de Béatrice qui n’a pas pour usage de s’appesantir sur le ver­sant sombre de la vie.

Comme on fait le geste de chas­ser par des­sus l’épaule ce qui gène, elle répond à sa propre ques­tion par la seule chose admise

 

Rien ne manque

 

C’est d’une pirouette et d’une plai­san­te­rie que celle qui jongle si bien avec les mots va

 

lais­ser être

lais­ser venir

l’ère grise

facile de savoir que la cité est entrée dans le troi­sième âge

toute pilo­si­té lui est grise jusqu’à blanche

après l’enfance et l’âge adulte

la vieillesse montre ses che­veux

un poivre enva­hi de sel

et s’en sera fini

de la fadeur

 

pas du gris.

 

Comme les aèdes trans­met­taient les légendes popu­laires depuis la Grèce mycé­nienne et tel Ulysse, Béatrice Machet chante pour nous son exil en terre maca­naise. Comme Odysseus, elle pour­suit sa quête des eaux fami­lières et de ce monde de nulle part où elle a vécu sur les marges de la lumière elle nous conte sa grise odys­sée.

 

NB : Pour acqué­rir cet ouvrage il suf­fit de s’adresser à l’auteur : Béatrice Machet-Franke

machet.​b@​wanadoo.​fr

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