> Martine Morillon-Carreau : Poéclats (caprice avec des ruines)

Martine Morillon-Carreau : Poéclats (caprice avec des ruines)

Par |2018-11-19T23:02:20+00:00 29 mai 2016|Catégories : Critiques|

 

Le lec­teur igno­rant les inten­tions de Martine Morillon-Carreau expo­sées en post­face (mais déjà annon­cées – de manière cryp­tée – dans les deux ana­grammes limi­naires),sera ten­té, pas­sées les épi­graphes emprun­tées à Julien Gracq, de s'attacher à ce que la poète décrit comme « une véri­table nar­ra­tion sous-jacente , cou­rant d'un bout à l'autre du livre, avec état ini­tial, péri­pé­ties, coups de théâtre, état final…» : récit dis­cret, en demi-teinte semble-t-il, d'une affec­tion déçue plus que trom­pée, récit len­te­ment mûri d'un renon­ce­ment, en dia­logue à une seule voix, dans un décor entre ves­pé­ral et noc­turne accor­dé à la dure tris­tesse du sen­ti­ment. Même « la parole est sans res­source ». Paysage de bord d'océan sur la dune, voi­lé puis pré­sent, presque obsé­dant, beau­coup plus pré­sent que l'être absent, par­ti ou congé­dié, et que la nar­ra­trice qui s'y pro­mène. Puis au milieu du livre, la situa­tion se retourne sans éclat ni rup­ture : autour d'une nou­velle ren­contre ou d'un retour et d'un nou­vel espoir. Comme « autant de petits miroirs sur l'étincellement de la mer ». La vie semble repar­tie.

Au fil du récit l'atmosphère pro­jette dans l'esprit du lec­teur, sur son ima­gi­na­tion des images visuelles ou sonores : tel, dans le retour­ne­ment en son mitan vers plus de lumière, le Concerto à la Mémoire d'un Ange, d'Alban Berg.

Mais le récit, ce mini épi­sode dis­cret de la vie et l'amour d'une femme (on évoque alors Schubert ou Schumann mais ici la femme tour­men­tée sort vic­to­rieuse de son périple sen­ti­men­tal) ne répond qu'en par­tie aux inten­tions de l'auteur. À la fin de la lec­ture, la poète nous livre le secret ouli­pien d'une com­po­si­tion réa­li­sée à par­tir d'«éclats » minus­cules de texte, emprun­té à plu­sieurs livres de Gracq, une tâche qui a por­té sur des mois voire davan­tage d'un tra­vail « jamais consi­dé­ré comme un jeu », « réin­suf­flant au palimp­seste grac­quien une vie autre » « en ten­sion constante avec cette autre exi­gence d'une com­plète appro­pria­tion sty­lis­tique de ces ruines ». Ce long poème consti­tue effec­ti­ve­ment, comme le sou­ligne la poète, une récon­ci­lia­tion avec « son appa­rent enne­mi intime, l'inspiration roman­tique et lyri­que ».

Et puisque la poète se réfère dis­crè­te­ment à cette quête de « point suprême » recher­ché par les sur­réa­listes – « Je pense Comme la mer est belle/​ un miroir magique un écho/​ une espèce de point suprême » – on peut se deman­der si cette ren­contre entre un moi lucide et un dehors ici lit­té­raire ne répond pas mieux au « fonc­tion­ne­ment réel de la pen­sée » du Premier Manifeste que la remon­tée d'un mag­ma indi­vi­duel pré­su­mé incons­cient qui se mani­feste à tra­vers une syn­taxe répé­ti­tive impec­cable. Rencontre d'une psy­ché lucide et d'un hasard contrô­lé comme dans la pra­tique du Yi King. Fascinant.

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