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Murmures des forêts de Françoise Grunvald

Par | 2018-02-20T18:21:49+00:00 13 juin 2014|Catégories : Blog|

 

Se tenir à la source du Chant

 

 

 

«  Écoute, bûche­ron, arrête un peu le bras !
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ;
Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force,
Des nymphes qui vivaient des­sous la dure écorce ?

Sacrilège meur­trier, si on pend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts, et de détresses,
Mérites-tu, méchant, pour tuer nos déesses ? »

Pierre de Ronsard, Élégies XXIV.
Contre les bûche­rons de la forêt de Gastine.

 

 

L’une des clés de la poé­sie ne serait-elle pas, tout sim­ple­ment, l’union intime du monde affec­tif du poète et du monde pre­mier de la nature, toute prête, celle-ci, à en accueillir les plus justes et pro­fondes cor­res­pon­dances ? Il va de soi qu’il ne s’agit pas ici d’un exer­cice, tout céré­bral, sur les des­ti­nées théo­riques d’une forme d’écriture, mais bel et bien du jaillis­se­ment, en pure sin­cé­ri­té, des inflexions d’une sen­si­bi­li­té trans­mise en tant que telle et en sa plé­ni­tude, son risque le plus aigu. Le sen­ti­ment de la nature y a, en effet, part pré­pon­dé­rante, avec ce que cela sup­pose d’intuition de la beau­té et d’allégeance à l’émotion. C’est là où la poé­sie recon­quiert sa pleine néces­si­té et, spon­ta­né­ment, rede­vient un chant inin­ter­rom­pu. En la maî­trise de ce chant, Françoise Grunvald excelle, par sa géné­ro­si­té native, son sens du vrai des êtres et des choses, par la pudeur de ses aveux et la noblesse de son regard, à entraî­ner le lec­teur sur ses terres d’évidence et de pri­vi­lège et à faire naître en lui, par par­tage immé­diat, de très secrets et durables échos. Entraînés, embar­qués, nous le sommes à plu­sieurs titres , mais d’abord par l’exacte fusion du dit et du res­sen­ti : l’écriture, là, épouse le rythme même de l’urgence de se confier en une indé­fec­tible hau­teur de vue. Et si nous sommes d’emblée empor­tés sur les terres du poète, c’est grâce à la rapi­di­té, à la vélo­ci­té des cadences, par quoi le poème acquiert sa pleine inten­si­té. Le don de Françoise Grunvald est tel pour la démarche poé­tique qu’il semble oppor­tun d’en exa­mi­ner les moyens. C’est que d’abord l’auteur est musi­cienne, et en consé­quence elle prête grande atten­tion à la mélo­die du vers. Ainsi ren­contre-t-on le plus sou­vent les rythmes pairs, alexan­drins, hexa­mètres, octo­syl­labes, garan­tie de cohé­rence et d’harmonie, de flui­di­té et de conso­nance. Ce besoin est si fort chez elle que la mesure impaire de l’heptamètre, en par­ti­cu­lier, par­vient à par­ti­ci­per aux mêmes accords. Cependant, on ne manque pas de s’étonner, dans ces condi­tions, de cer­taines coupes, qui rejettent à la ligne sui­vante un mot qui, sur la même ligne, aurait accom­pli un alexan­drin exem­plaire, à la fois quant au sens et quant à l’euphonie. Pourquoi, page 92 (Déréliction), faire pas­ser Les villes à la ligne sui­vante, alors qu’alignés sur la ligne pré­cé­dente ces deux mots for­maient un très bel alexan­drin ; même cas page 13 (Si Dieu était un arbre) : pour­quoi sépa­rer Du ciel, du vers qui s’y conclut ; et, page 50 (Ici, ou ailleurs ?), pour­quoi la soli­tude injus­te­ment exi­lée de ses huit pieds nour­ri­ciers, et ain­si ren­due orphe­line ? Et cete­ra. Peu expli­cable ini­tia­tive, arbi­traire en tout état de cause et regret­table, d’autant que le sou­ci du rythme est per­ma­nent chez Françoise Grunvald, qui aime à super­po­ser deux hexa­mètres tels deux hémis­tiches et leur assi­gner même auto­ri­té. On peut voir là une morale de la symé­trie, afin de rendre le monde habi­table. La preuve nous en est appor­tée avec Tout est dit, page 135, en une irré­pro­chable démons­tra­tion : huit vers qui admi­ra­ble­ment répar­tissent les rythmes pairs et impairs en un ensemble par­fait. Mais à condi­tion tou­te­fois de rac­cro­cher au train de l’alexandrin Lancinante, son der­nier wagon !

Il reste que pour Françoise Grunvald la poé­sie est non seule­ment épan­che­ment affec­tif, confi­dence à mi-voix, secrets mur­mures des forêts, mais aus­si arme d’une juste guerre, ins­tru­ment d’un beau et bon com­bat : contre le mas­sacre de la nature, contre le mas­sacre des hommes, contre toute perte de digni­té et de noblesse. Murmures et cris, page 100, résume en excel­lence l’éthique de ce com­bat et met le poète en situa­tion de regar­der en face, au bord de l’abîme, le désastre de notre monde contem­po­rain. Une louable et oppor­tune apti­tude à livrer bataille au nom du vrai se révèle dans la ten­dresse des atta­che­ments, des enra­ci­ne­ments, des dou­lou­reuses ou apai­santes caresses de la mémoire et de l’amour. Surtout, en une nappe d’eau vive, un cou­rant inta­ris­sable ne s’interdisant aucun des ter­ri­toires à recou­vrir d’une trans­pa­rence solaire comme d’une nou­velle nais­sance, s’exerce une sen­sua­li­té à la grâce et à la déli­ca­tesse très éluar­diennes, s’appropriant le végé­tal, l’animal, le miné­ral, sai­sons et météores, toutes les pré­sences de l’esprit de la terre mises d’emblée en rela­tion avec la liber­té de conscience. Un sûr ins­tinct de l’eurythmie assure et pré­serve les souples enla­ce­ments de thèmes venus des âges les plus anciens. L’être ain­si se tient, sou­ve­rain, au centre du temps et de l’espace.

Et, de poème en poème, ce par­cours pour le meilleur à tra­vers la dou­ceur ini­tiale des choses, la fraî­cheur et la jus­tesse des images, cette com­mu­nion avec ce qui demeure à la fois d’intact et de mena­cé dans la Création s’écrit, en élé­gies de l’assentiment ou de la rébel­lion, sans jamais atten­ter à l’exigence lyrique du poème, à la res­pi­ra­tion même de la condi­tion poé­tique, et même quand la bles­sure, la colère ou l’emportement du rêve abrège le vers et accé­lère son allure. Ce qui fait Françoise Grunvald rejoindre, en proxi­mi­té de valeur, pareille alti­tude et sem­blable révolte, l’une des plus grandes poé­tesses d’aujourd’hui, Claude de Burine.

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