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Musique lointaine

Par |2018-10-19T19:58:56+00:00 20 septembre 2014|Catégories : Blog|

tra­duc­tion Roselyne Sibille

Pierre Henry à la Grande Arche /​ 4 août 2007 : impres­sions

 

I. Ouverture : le soleil

Désintègre-moi dou­ce­ment : étends-moi
sur le bord de ce crâne de géant gelé
que les ter­riens appellent ciel ; res­taure mes anneaux, récure
le bou­clier ; alors liqué­fie mon cœur, Odin,
avec les notes sis­miques, pri­males, que tes cor­beaux-
Pensée et Mémoire – ont sor­ti du Temps.
D'abord, laisse-moi égout­ter des fioles de cré­pus­cule
chro­ma­tique pour tami­ser le para­dis de toute cou­leur
dou­ce­ment , dés­in­tègre
les bleus, le cra­moi­si et le crème. Il est temps :
pro­jette cette lance infaillible. Laisse la musique
com­men­cer ; laisse le sang doré se répandre sur la terre
tacher l'autel car­ré cam­bré vers le ciel, effa­cer
les colonnes de foules ras­sem­blées pour me regar­der
dou­ce­ment me dés­in­té­grer.

 

 

II. Le com­man­de­ment de la Terre

Je te glisse ceci à l'oreille pour ton réveil :
une corde d'ambre – extraite de la crête du Sol ;
des par­ti­tions de mes neuf mondes sur un palimp­seste :
Asgard, Midgard, Niflheim… tous anéan­tis pour assou­vir
la colère d'Odin à l'avidité mor­telle ; un copeau
de désir intact ; un  legs de plus-
des varia­tions de cette pul­sa­tion qui s'estompe, de peur qu'
aucune légende ne dérive sur le lac de l'oubli.
Porte-les toutes : accroche les perles sur des tresses livides,
sus­pends les triades d'une oreille déses­pé­rée,
des accords sur ton bras pour un habit de deuil.
Joue-les forte afin que d'autres pla­nètes entendent,
les comètes s'immobilisent bruyam­ment, et les étoiles se dépouillent des rochers
quand je m’irise en feu de joie sonore.

 

III. Postude : traces dis­so­nantes

Imagine une forêt.
Non, un éco­sys­tème, tout entier
en lui-même, avec des gratte-ciels ché­tifs et des ado­ra­teurs du soleil
cou­vrant le sol comme des arbris­seaux,
sopra­nos de gre­nat et saphir
entre­la­çant des flèches chro­mées, une étrange espèce de char­mil­les.

Ajoute une foule de bêtes : des mantes reli­gieuses sur de hauts talons de métal
aspi­rant, échan­tillon­nant un son avec  leurs cages tho­ra­ciques, leurs larynx, leurs langues.
Soixante et dix-huit dans une sphère, j'ai comp­té tous les carillons
de notes concrètes déver­sées par ces pou­mons d'acier géants :

arra­chés d'une musique loin­taine -échos d'une terre per­due,
le rythme anar­chique de sa vie, un souffle instable,
des échardes de tona­li­tés cha­toyantes ayant illu­mi­né chaque foyer
– esca­la­dant l'unique son ampli­fié de la mort.

Aucun dieu, aucune déesse, aucun grand prêtre ni aucun empire ne dure-
ils ont dis­pa­ru, cha­cun d'eux,  dans le blanc sans fin du ciel.
Sous des feuilles incan­des­centes, la vie s'ouvre dans un refrain grêle.

 

riffs sur trois lignes d'ouverture de W.S. Graham
07/​10/​2007

 

 

En 2007, le com­po­si­teur Pierre Henry a créé l'opus Objectif Terre – œuvre retra­çant les ori­gines de la terre et pré­di­sant sa dis­pa­ri­tion – pour le fes­ti­val d'Avignon, com­mande reprise ensuite -le 4 août de la même année- à l'Esplanade de la Défense pour le fes­ti­val Paris Quartier d'été.

Pierre Henry intègre de la géo­lo­gie, des thèmes bibliques et des sons phy­sio­lo­giques dans la pièce mais la repré­sen­ta­tion, avec le com­po­si­teur /​chef d'orchestre s'imposant aux consoles, m'a ame­né à l'esprit quelque chose de pri­mi­tif, et ma réponse est en raci­née dans la mytho­lo­gie scan­di­nave.
A ce moment-là, je tra­vaillais à l'écriture de riffs sur des poèmes exis­tants.
Chacun des mou­ve­ments de ce poème com­mence par la phrase d'ouverture d'une œuvre de W.S. Graham : "Gently disin­te­grate me" de "Enter a Cloud" (1977) ; " I leave this at your ear for when you wake" de "I Leave This at Your Ear" (1970) ; et "Imagine a forest" de "Imagine a Forest" (1977).

 

 

***

 

 

Distant Music
(Pierre Henry at the Grande Arche/​4 August 2007 : impres­sions)

I. Overture : The Sun
Gently disin­te­grate me : lay me down
on the edge of that frost giant’s skull
earth­lings call the sky ; res­tore my rings, scour
the shield ; then deli­quesce my core, Odin,
with the seis­mic, pri­mal notes your ravens—
Thought and Memory — have retrie­ved from Time.
First, let me drain phials of chro­ma­tic
twi­light to sieve hea­ven of all colour
gent­ly ; disin­te­grate
the blues, the crim­son and cream. It is time :
hurl that uner­ring spear. Let the music
begin ; let aurous blood suf­fuse the earth,
stain the square altar arched sky­wards, and blot
the columns of crowds gathe­red to watch me
gent­ly disin­te­grate.

 

II. The Earth’s Behest
I leave this at your ear for when you wake :
a string of amber — car­ved out from Sol’s crest ;
scores from my nine worlds on a palimp­sest :
Asgard, Midgard, Niflheim … all wre­cked to slake
Odin’s ire at mor­tal greed ; a flake
of undes­troyed desire ; one more bequest—
varia­tions from this fading pulse, lest
no legends float on oblivion’s lake.
Wear them all : pin the beads on livid locks,
dangle the triads from a grie­ving ear,
chords on your arm for fune­ral attire.
Play them forte so other pla­nets shall hear,
comets screech to a halt, and stars shed rocks
when I ’ridesce into sonic bon­fire.

 

III. Postlude : Dissonant Remains
Imagine a forest.
No, an eco­sys­tem, entire
in itself, with stun­ted skys­cra­pers and sun-wor­ship­pers
shrub­bing the floor,
trebles in gar­net and sap­phire
inter­t­wi­ning chrome spires, a strange breed of bowers.
Add a throng of beasts : man­tids on high metal heels
sucking and sam­pling sound with rib­cages, laryn­xes,
tongues.
Seventy-eight in a sphere, I coun­ted all the peals
of concrete notes spe­wed by those giant iron lungs :
snatches of dis­tant music — echoes from lost earth,
the anar­chic rhythm of its life, an uns­tea­dy breath,
splin­ters of lus­trous tones that had lit up each hearth
—sca­ling the ampli­fied mono­pho­ny of death.
No gods, no god­desses, no high priests nor empires remain—
they vani­shed, each one, into the end­less white of the sky.
Beneath smoul­de­ring leaves, life opens in spind­ly refrain.

 

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In 2007, com­po­ser Pierre Henry crea­ted a com­mis­sio­ned piece Objectif
Terre, a three-part ‘concert-mani­fes­to’ retra­cing the ori­gins of the earth
and pre­sa­ging its disap­pea­rance. After Avignon, it was per­for­med at the
Esplanade de la Défense near Paris on 4 August the same year. Pierre
Henry incor­po­rates geo­lo­gy, Biblical themes and phy­sio­lo­gi­cal sounds
into the piece but the per­for­mance, with the composer/​conductor
towe­ring over the venue, brought to mind some­thing more pri­me­val to
this vie­wer-lis­te­ner, and my res­ponse is groun­ded in Norse mytho­lo­gy.
At that time, I was wor­king on a wri­ting exer­cise on rif­fing from
exis­ting poems. Each move­ment here begins with the ope­ning phrase
of a W.S. Graham piece : ‘Gently disin­te­grate me’ from ‘Enter a Cloud’
(1977); ‘I leave this at your ear for when you wake’ from ‘I Leave This at
Your Ear’ (1970); and ‘Imagine a forest’ from ‘Imagine a Forest’ (1977).
 

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