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Nadine Ltaif, Hamra comme par hasard

Par |2018-10-23T10:16:57+00:00 28 décembre 2014|Catégories : Critiques|

 

Nadine Ltaif nous convie, dès les pre­mières pages de son nou­veau recueil, à une tra­ver­sée au pays de l’écriture.
Elle annonce d’emblée la cou­leur , ham­ra, rouge comme le soleil, la peau brû­lée des phé­ni­ciens et de leurs des­cen­dants, leur sang chaud, le rouge du plai­sir mais aus­si du sang ver­sé.
L’auteur joue avec le nom  Phoinike  qui signi­fie cou­leur rouge pour les Grecs et phé­ni­cien dont les médi­ter­ra­néens sont les des­cen­dants.
En arabe ,rouge se dit  ham­ra. C’est aus­si le quar­tier de son enfance.
Elle écrit dans

 

                                   Beyrouth – la –Rouge

 

                                   Cadmosienne
                                   Phoinikienne
                                   du murex
                                   coquillage antique
                                   une cou­leur pourpre
                                   qui fit la gloire
                                   de tout un peuple.

 

                       

Ode donc à la gloire de Beyrouth, sa ville natale qu’elle a dû quit­ter en toute hâte avec sa famille en août 1975, au début de la guerre civile.
En ce dimanche matin de 2012, accom­pa­gnée de ses amies, elle se retrouve dans le quar­tier de son enfance. Ce n’est pas un hasard si elle a choi­si tel hôtel, telle rue. Les gens vont-ils la recon­naitre ? Elle n’y échap­pe­ra pas !
Nadine décrit d’un ton léger et amu­sé leur joie de vivre qui, si on la connait, a déteint sur elle aus­si. Dire ce qui est grave avec la joie en elle, celle de l’instant pré­sent.

 

                        L’hôtel Hit

 

                        Nous habi­tons
                        comme par hasard
                        à moins de trois cent mètres
                        du lieu de mon enfance.

 

 Ces choix, dit-elle, ne sont pas for­tuits et les hasards n’existent pas.

Mais il faut accep­ter avec iro­nie l’esprit de clan, l’insistance sur l’affirmation d’une  iden­ti­té. Rien à voir  avec le Québec qui l’a adop­tée, où elle a trou­vé mari et bâti une famille sans qu’on lui pose des ques­tions.

                        « Quand sor­ti­rons-nous de cet esprit cla­nique ! Je pense à mes beaux-parents qué­bé­cois. Ils me reçurent…sans me deman­der mon ori­gine, ni mon iden­ti­té »

Une qua­li­té qui semble être aus­si un reproche car elle se désole de l’aseptisation de l’Amérique, de l’ennui qui y règne, du maté­ria­lisme sau­vage, de son ins­tinct de mort.

Tant de végé­ta­tion mais aus­si tant d’immeubles en béton sur les­quels se cognent les oiseaux. L’auteure de Hamra me raconte qu’elle voit là une faille dans ce foi­son­ne­ment de végé­ta­tion et ce trop plein de construc­tions comme quelque chose qui ne va pas.

Dans Détresse, elle constate le sen­ti­ment d’isolement et de soli­tude propres à l’Amérique. Rivés à leur écran, les  nord- amé­ri­cains sont deve­nus des robots. Personne ne parle, ou alors on se parle à soi- même , on est pros­tré dans sa soli­tude.

Dans un autre cha­pitre, (on en compte cinq, et cinq se dit ham­sa en arabe), elle salue le cou­rage des enfants syriens réfu­giés au Liban, le cou­rage du père, son humour aus­si comme lorsqu’il feint de par­ler l’arabe égyp­tien afin de repous­ser les mili­taires venus par mégarde cher­cher ses deux fils.

Une confi­dence de Nadine : c’est la pre­mière fois qu’elle parle de cet évé­ne­ment dou­lou­reux qu’est l’exil, de l’hôtel construit par son père à qui le livre rend hom­mage. Mais ne fal­lait-il pas un cer­tain recul pour le racon­ter ?

Elle devait éga­le­ment refaire le voyage du retour avec ses trois amies pour se don­ner un autre recul par leur regard et la pos­si­bi­li­té d’aller explo­rer à quatre des quar­tiers de Beyrouth et des endroits du Liban qu’elles n’avaient jamais osé visi­ter seules aupa­ra­vant.

Au départ donc, il y a ce désir de voya­ger et de faire voya­ger le lec­teur au cœur du pays et au cœur des mots.

Nadine situe l’origine du poème à la nais­sance de l’alphabet et à l’origine de la langue et de l’écriture. Le poème est vu comme une danse avec ses courbes à l’écrit, sa musi­ca­li­té à l’oral.

L’arabe, comme toute langue sémite , se lit à l’envers .

Ce n’est pas non plus un hasard si Nadine se retrouve avec ses amies dans l’envers du décor

Face à un Occident qui ne finit pas de s’oxyder et qui enferme ses morts dans des urnes,

elle nous pré­sente un Moyen Orient qui nous a légué une civi­li­sa­tion entière. Les urnes, jus­te­ment, avaient jadis le même emploi .D’inspiration grecque, ces jarres ser­vaient aux Phéniciens  pour y ver­ser les cendres des morts…l’éternelle his­toire….

N’a-t-on rien com­pris en Amérique du Nord ?  Faire mau­vais usage de tout ce que l’Antiquité a offert, a inven­té, alors que les pays ori­gi­naires de nos civi­li­sa­tions souffrent sous les balles. Mais voyez leur courage,leur volon­té de vivre à faire des prin­temps !

Néanmoins, ce qui importe est de mon­trer plu­tôt la conti­nui­té et non le cli­vage trop facile entre Orient et Occident.

Pour le faire, Nadine Ltaif passe par la mytho­lo­gie, le mythe d’Europe enle­vée par Zeus et méta­mor­pho­sée en tau­reau sur les côtes phé­ni­ciennes.

Elle fait appel aux filia­tions ances­trales.

 

                        J’appelle aux filia­tions ances­trales
                        la Grèce est –elle
                        vrai­ment étran­gère
                        pour une Libanaise ?

 

Le Québec, lieu d’où elle écrit, est, pour tout un cha­cun, si dif­fi­cile à sup­por­ter en hiver. La rigueur de la sai­son l’a ren­due immo­bile .Il est grand temps que les mots bougent, qu’ils se réveillent .Son but : conso­ler le monde, mon­trer par des méta­phores, que nous sommes  sem­blables où que nous nous trou­vions.

 

                        Bourdon
                        ne viens pas buti­ner
                        la fleur
                        je ne veux pas me lais­ser prendre
                        tu ne peux pas me tru­quer

                        Dans le décor
                        nord-amé­ri­cain
                        ne pense pas
                        que tu butines
                        autre­ment
                        que sous le soleil
                        de la Méditerranée

 

 

Ce beau poème, cou­pé d’anecdotes et de réflexions qu’est Hamra comme par hasard, publié au Noroît en 2014,  nous récon­ci­lie avec ce qui reste de vie en nous par son rire conta­gieux, son iro­nie et son indi­gna­tion .Nadine Ltaif a su trou­ver le point infi­ni de l’origine, sa conso­la­tion- sa récon­ci­lia­tion.

 

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