> Nathanaël, Sotto l’immagine

Nathanaël, Sotto l’immagine

Par |2018-08-14T19:22:51+00:00 24 août 2015|Catégories : Critiques|

 

Sotto l’immagine (Sur les images), de la Québecoise Nathanaël, est un livre sur le post-2001 mais comme resur­gi des confi­gu­ra­tions dis­cur­sives des « années de plomb » ita­liennes ou alle­mandes. Expérience de non-poé­sie et de poé­sie latente, flux de soupe pri­mor­diale et chao­tique, où la forme imite un dévi­de­ment d’images sur pel­li­cule. Un livre qui s’appuie sur une expé­rience du ciné­ma à la fois éblouie et méfiante : « le ciné­ma est une forme d’insomnie, contrai­re­ment au livre. Il dis­pose dif­fé­rem­ment le temps », dit l’auteure (p. 15-16) et en influence même le rap­port à la musique, si essen­tiel dans l’écriture.

Le livre est satu­ré par les figures du dépla­ce­ment et du manque.

   Présenté comme écrit à la place de quelqu’un d’autre (« je fais le livre de Feder »), il com­mence par une réflexion sur Le Troisième Homme de Robert Wiene et le ciné­ma de Fritz Lang. Plus lar­ge­ment, c’est celui, des années 30 aux années 80, qui construit une réflexion sur l’énigmatique et l’oppressif qui inté­resse l’auteure, et qui lui semble curieu­se­ment bien conve­nir au temps pré­sent.

Le texte parle du ciné­ma, mais il vaut moins par ce qu’il en dit que par les symp­tômes qu’il pro­duit. Parler y est l’exercice d’un déca­lage : « en pre­nant le mot dans sa bouche » ; « moi ce n’était pas l’Europe » ; « l’un comme la tra­duc­tion de l’autre, pas du tout fiable » ; « la ciné­phi­lie n’est pas du tout ma mala­die. […] Elle est exté­rieure à moi » ; « le tout de suite res­semble à la période après-guerre, inter­mi­nable », etc.

Parler du ciné­ma est l’exercice d’une refon­da­tion de l’écriture et d’un désen­fer­me­ment, per­met­tant d’échapper à « l’arrestation per­ma­nente d’une voix par laquelle j’étais deve­nu recon­nais­sable […] la voix par­ti­cu­lière qui disait je ».

C’est une réflexion sur l’échec et la réus­site, le contour­ne­ment de l’échec grâce à une sou­daine pro­jec­tion hors de soi et hors de la réflexi­vi­té de l’écriture : sor­tant de l’impasse de la réflexi­vi­té par le fait même de l’image, « le film, c’est la réus­site du texte raté » (p. 11).

Même si le texte ne le fait pas, on pour­rait appli­quer ce prin­cipe au rap­port entre poé­sie et récit ; image contre récit, image contre réflexi­vi­té viciée : cela convien­drait aus­si bien au fleuve d’images du « bateau ivre » rim­bal­dien qu’à l’imagisme sur­réa­liste, affir­ma­tion cri­tique de la faillite de la rai­son. Le texte, cepen­dant, s’il invite à cette réflexion, ne sort pas de lui-même du marasme de l’image, ou plu­tôt du marasme de ce dont l’image est à la fois symp­tôme et solu­tion hyp­no­tique. Le para­doxe, ici, est que le texte, sur l’image mais sans l’image elle-même, ne peut donc jus­te­ment pas déli­vrer le sens que délivre l’image ciné­ma­to­gra­phique : il n’est en quelque sorte que son image mal­heu­reuse, et le sent lui-même de bout en bout. Son flux ver­bal est image non du sens mais seule­ment de l’oblitération du sens. Pour cette rai­son même il semble aus­si consti­tuer comme une réflexion sur la reli­gio­si­té moderne. Celle-ci n’est pas tant ame­née par la figure de Pasolini que, dès le début (p. 13), par la ren­contre de l’auteure avec un « ciné­ma qui fonde nos socié­tés actuelles et demeure pour moi étran­ger », celui du « troi­sième homme », figu­ra­tion de l’absence : « le troi­sième homme, c’est l’absent, c’est celui qui n’est pas pré­sent ». On pour­rait pen­ser, en cher­chant dans le texte ce que figure cette absence, que Sotto l’immagine est un livre sur la Shoah ; il l’est sans doute, mais il peut aus­si être consi­dé­ré plus lar­ge­ment comme un livre avec la Shoah comme par­ti­ci­pant incon­tour­nable mais plus uni­ver­sel­le­ment sur la soli­tude post-sacri­fi­cielle de notre moder­ni­té : dépô­la­ri­sée, dédia­lec­ti­sée, dédia­lo­gi­sée, ano­mique et entro­pique, où l’autre n’est plus, un autre avec qui réel­le­ment on puisse par­ler.

Dé-démo­cra­ti­sé par l’oblitération abso­lue.

Un flux sans agôn pos­sible, sans autre.

On pour­rait en effet aus­si qua­li­fier d’entretien à une seule voix ce livre où l’auteure explique, réflé­chit, semble par­fois répondre à une ques­tion qu’on n’a pas (impres­sion ren­for­cée par la pho­to­gra­phie du pros­pec­tus de pré­sen­ta­tion, où on la voit, main por­tée aux lèvres et regard son­geur dans un visage aux traits absen­tés par la réflexion). Matérialisation typo­gra­phique de cette absence d’interruption dia­lo­gique : le texte manque radi­ca­le­ment de repères de mise en page, de mise en cha­pitre, de mise en ordre (et non pas en simple flux) des idées.

   Cette instruc­tu­ra­tion for­melle n’est pas à consi­dé­rer ici comme une poé­tique natu­relle, un flux heu­reux, car elle s’accompagne d’un ques­tion­ne­ment inces­sant du texte sur les arti­fices et les incer­ti­tudes.

Artifices de la cou­leur ciné­ma­to­gra­phique : Antonioni fait peindre les feuilles des arbres car « le règne de la cou­leur est lui-même une impo­si­tion » (p. 31).

Incertitudes de la tra­duc­tion : « l’obscurité égyp­tienne, après tout, est abso­lue. On peut se réjouir d’une telle phrase, mais pour très peu de temps, après on ne peut plus s’en réjouir, on est por­té à s’en méfier ter­ri­ble­ment » (p. 35).

Incertitudes de la musique et du corps qui la joue : « évi­dem­ment, le corps, si c’est le bon, est juste, mais il est si peu juste et si sou­vent mal ajus­té à sa propre vibra­tion ».

Incertitudes sus­ci­tées par l’erreur de lec­ture, avec par exemple la confu­sion entre Endlösung (la Solution Finale) et Erlösung, page 44-45. … Incertitude cumu­la­tive car elle semble déclen­cher une perte de repère sup­plé­men­taire (« je perds l’heure, j’ai per­du l’heure »).

Les réflexions suc­ces­sives sur l’exil, ou plu­tôt l’absence d’exil (« si je pou­vais me pré­va­loir d’une quel­conque idée de l’exil » : p. 46), le « théâtre de l’oblitération » et l’acte de pas­ser la fron­tière, mais aus­si la pluie, les tableaux mena­cés dans les caves inon­dées de New York (p. 52), la pho­to­gra­phie et le fait d’être pho­to­gra­phiée (p. 49), le fait d’ouvrir la fenêtre (p. 53), contri­buent à cette satu­ra­tion du texte par une poé­tique de l’incertitude.

Celle-ci étant dési­gnée de façon récur­rente comme liée à un moment de l’histoire : « l’an onze de mon dés­œu­vre­ment », à savoir de la période 2001-2012, il convient de poser la ques­tion de la signi­fi­ca­tion socio­lo­gique actuelle de cette lit­té­ra­ture : de ce qu’elle veut signi­fier, exhi­ber, symp­tô­ma­ti­ser.

Que signi­fient la conti­nui­té logor­rhéique, savante, bien écrite, intel­li­gente, mais sans struc­ture mon­trée, le monde de désordre, de vide, de vani­té si proche de celui des films des (ou sur les) années 70 ita­liennes où ça parle, ça parle, mais avec rien au bout, sinon un vague mys­tère maf­fieux, mili­taire ou poé­tique, une ten­ta­tive révo­lu­tion­naire sans ossa­ture pos­sible ? Après le 11 Septembre, dit Nathanaël, c’est à nou­veau notre monde. Quelque chose contre quoi on ne peut rien. Monologue, pen­sée unique. Un monde, fau­drait-il tra­duire, où aus­si la poé­sie s’est absen­tée. Seul dia­logue pos­sible : avec l’image. Mais encore, que dit l’image ? Faut-il la pen­ser si libé­ra­trice ?

Si les trois der­nières pages, mar­quées par le thème de la pluie, semblent sou­dain plus alertes, plus belles et plus claires, le thème est cepen­dant fina­le­ment lui aus­si plus décep­tif que rédemp­teur : là encore le défaut et le manque triomphent : « au lieu de faire un livre sur la dic­ta­ture, j’aurais pu faire un livre sur la pluie » (p. 81). Pu faire. Mais non. Le motif dilu­vien, par excel­lence celui de l’effacement et du renou­veau, est détruit en pro­fon­deur par celui de la Shoah, qui semble à l’image-même inter­dire toute autre chose et tout ave­nir : à la pen­sée comme à (der­nière image du texte !) ce pan­ta­lon qui sèche « devant un four allu­mé un jour froid de juillet, quelques heures avant la pro­jec­tion du Dernier Métro. » (p. 81)

Le salut serait-il, non dans le ciné­ma mais dans le théâtre ?

 

 

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